• Ne pas fractionner l’histoire

    Tout mouvement massif de protestation , toute mise à jour tranchante du passé courent le risque de mutiler l’histoire au nom d’une bonne conscience. On veut condamner certains acteurs de cette histoire qui sont des repères nationaux ou locaux et qui, pour les plus célèbres, sont honorés avec les meilleures raisons. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas, en les replaçant dans leur époque, relever ce qui, dans leur parcours, est jugé sévèrement avec les yeux d’aujourd’hui. En clair, imaginer de déboulonner les statues de Churchill parce que, au temps de sa jeunesse victorienne, il partageait des opinions dévalorisantes à l’égard des Africains est une énormité autant qu’une insulte au peuple britannique et à tous ceux qui ont combattu le nazisme. Relever des aspects critiquables dans son existence, oui ; mais ce grand homme , une fois au pouvoir, est entré dans la grande histoire mondiale. A l’échelon local, David de Pury appartient à la mémoire neuchâteloise, ce qui justifie sa statue. Là encore, cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas, en parlant de lui, relever ce qui, aujourd’hui, nous gêne. On pourrait multiplier les exemples de ces figures ayant marqué leur temps et qui donnent envie aux militants anti-racistes de déboulonner leur statue.


    La réponse est connue. Il importe de transmettre la mémoire de ce drame et de ce crime que fut la traite des noirs. Bien sûr que oui. Cela doit passer par l’éducation, la transmission de connaissances historiques ; particulièrement à l’école. Ah oui, il faudrait généraliser un enseignement de qualité, objectif, complet. Or, que de failles, d’insuffisances dans l’enseignement de l’histoire. Il faudrait ne rien occulter, tout en mettant les choses en perspectives temporelles. Mais, puisque nous y sommes, quelques mots osés sur la traite des Noirs.


    Les Européens blancs qui l’ont pratiquée, ou utilisée par leurs investissements dans diverses sociétés, n’ont pas fait cela tous seuls. Ils se sont largement appuyés sur des notables africains locaux qui en triaient aussi profit. Eh oui, une vérité que les militants n’aiment pas voir. Les dénonciateurs actuels, africains, afro-américains, européens d’origine africaine devraient avoir l’honnêteté de le reconnaître. De même, devraient-ils savoir que les plus grands esclavagistes ont été les Arabes, les Ottomans et non les Européens blancs, aussi terrible qu’ait été l’action de ces derniers. Ajoutons encore un élément pour nous attirer attirer des réactions courroucées. Les manifestations récentes du pire racisme à grande échelle furent intra-africaines. Que l’on sache, au Ruanda l’affreux génocide ne fut pas une affaire de Blancs. Et l’Afrique est pleine de tensions ethniques.


    Alors, sans déni, mettons une barrière devant la tentative unilatérale de culpabiliser l’homme blanc. Invitons à regarder un passé lourd et beaucoup plus compliqué que ne le suggèrent les slogans. Regardons le ensemble. Discutons ensemble des meilleures manières d’éliminer le plus possible les préjugés et les discriminations au sein de nos sociétés démocratiques. Surtout, ne les laissons pas glisser vers le communautarisme. Certes, une personne d’origine africaine sera toujours porteuse d’une mémoire particulière . Mais l’homme politique genevois Manuel Tornare, très engagé contre le racisme est l’anti-sémitisme, a parfaitement raison de mettre en garde les manifestants virulents contre ce risque de communautarisme. On le voit aux États-Unis mais aussi en Europe. Dans les cités françaises, on est souvent Noirs, Nord-africains, Musulmans avant d’être Français. Certes, Les conditions sociales, économiques, scolaires sont des facteurs lourds. Mais il y a aussi le développement d’une dangereuse idéologie séparatiste et agressive. Nous n’en sommes pas là en Suisse. Évitons cette pente. Il faut qu’un citoyen genevois, un habitant voulant s’intégrer pleinement à Genève puisse s’accomplir, à titre individuel, comme un membre à part entière de la communaité genevoise. Cela n’occulte en rien les attaches particulières de chacun, mais c’est le vrai creuset d’une démocratie qui considère la personne avant les groupes définis selon leurs origines ou leurs religions.


    En conclusion, écoutons les messages des manifestants qui dénoncent des discriminations persistantes ; mais répondons en valorisant chaque personne en tant que telle. Car il y a un paradoxe : les anti-racistes trop virulents peuvent en devenir racistes et semer des germes de divisions au sein d’une démocratie qui a vocation d’ intégrer les différences dans une construction humaine et sociétale commune.

  • Le mariage pour tous et le droit à l’enfant

    A une large majorité, le Conseil national a béni le mariage pour tous dans sa version totale. Il a considéré que ce vote sans restrictions répondait à la volonté populaire, exprimée en février dernier : interdire les discriminations fondées sur le sexe. Il est à peu près certain que les Conseillers aux Etats, sentant le souffle du mouvement sur leurs nuques, se rallieront au texte. Un Référendum est probable mais, là aussi, à constater l’évolution des esprits, tout porte à croire que le peuple suisse bénira à son tour le mariage pour tous. Lorsqu’une société ressent en profondeur le besoin d’une réforme, on ne peut qu’en prendre acte. S’y opposer publiquement devient peine perdue.


    Pourtant, il y a de quoi se poser de bonnes questions. Soyons clair. Dans une société libérale, avec un état laïque de surcroît, chacun doit pouvoir vivre son existence en toute liberté sexuelle ; exclusion étant faite des pulsions violentes et criminelles, bien sûr. Les homosexuels, hommes et femmes, ont donc droit au même épanouissement que les hétérosexuels. On ne saurait non plus regretter la disparition de quelques discriminations persistantes encore liées au statut actuel du PACS.

     

    Non, la question légitime que l’on a le droit de se poser concerne les enfants. Elle se pose déjà, d’ailleurs, en ce qui concerne les couples hétérosexuels. Nous sommes entrés dans une époque où se proclame quasiment un droit à obtenir un enfant ; quelle que soit la manière dont on l’obtient. Cette ouverture laisse encore plus songeur lorsqu’il s’agit de couples homosexuels. Autrement dit, deux femmes, par exemple,— dont l’une recourra à la procréation assistée (PMA) et se fera féconder par le sperme d’un inconnu—, se retrouveront comme deux mères ensemble ou si l’on veut, dans une combinaison parentale de couple . Beaucoup applaudissent. Mais oui, ce qui compte c’est le désir d’enfant et l’amour qu’il recevra. Pas si simple. Il faut toujours se méfier du conformisme, autant de celui qui s’affiche comme étant progressiste que de celui qui est qualifié de conservateur. Ce qui est devenu politiquement correct n’est pas forçément une réussite incontestable. Le Progrès avec une majuscule n’existe pas. Il y a des psychiatres, des psychologues, des penseurs,—sans doute minoritaires aujourd’hui—, qui s’interrogent. Un enfant né dans ces conditions, avec deux hommes ou deux femmes reconnus officiellement comme étant ses parents, n’aura-il pas une difficulté à trouver, à développer son identité ? L’amour des adultes partenaires n’est pas tout dans cette affaire. On dira que, déjà, une femme en couple, par exemple, peut adopter à titre individuel. Ce n’est pas la même officialisation parentale des deux. On dira que l’accès au don de sperme pour l’une doit entrainer très normalement la présomption de maternité aussi pour l’autre. C’est le vote du National. Et si cela entraînait, même si on le nie, une difficulté supplémentaire chez l’enfant en développement ? On sait que la loi suisse ne protège pas totalement l’anonymat du donneur de sperme. L’enfant peut chercher à savoir qui est son père biologique. Il aura éventuellement besoin d’un sacré bon psy afin de trouver ses marques au milieu de ce trio improbable, qui l’aura pojeté dans ce drôle de monde.


    Enfin ! Pourquoi écrire ces lignes qui ne servent à rien ? Eh bien pour exprimer un malaise. On a voulu, dans une idée d’égalisation complète des situations, ouvrir aux couples homosexuels les mêmes possbilités d’obtenir l’enfant de leur désir. Or, cette ouverture pousse à l’extrême l’idée d’un droit général à l’enfant, y compris en recourant à la PMA. Dommage que le grand Simund Freud n’ait pas eu son mot à dire lors des débats parlementaires. Il eût peut être détonné avec ses réflexions sur le développement psychique et sexuel des enfants, la construction de leur identité en regard de leurs parents. Ah, vous avez dit Progrès !

  • Tous un peu racistes

    Dire son indignation à propos de l’étranglement d’un Afro-américain par un policier blanc n’est que se fondre dans une réprobation générale, oh combien légitime et nécessaire. Puisse le policier , et ses collègues passifs, être durement sanctionnés ! Cela étant, quelques réflexions sur les États-Unis et le racisme en général. La tension raciale,- là bas, est aussi ancienne et persistante que l’existence du pays. L’égalité civique et politique n’a pas effacé les discriminations de fait. En cause, surtout, le décalage économique, social, culturel qui est évident et qui creuse le fossé psychologique. Personne ne peut nier un à priori de méfiance brutale chez des policiers blancs, mais sans doute aussi chez des collègues de couleur, à l’égard des Noirs dans la rue. Mais en dehors des policiers ? Il est simplement objectif de relever que près de 90% des meurtres commis aux USA contre des Noirs sont le fait de Noirs et non pas de Blancs. Étonnant, non ? Cela tient à l’existence des gangs et à une violence intra raciale dans les quartiers à forte densité d’Afro-américains. C’est donc toute la question en amont qui est posée : celle d’une intégration économique et sociale en partie ratée ; comme dans les banlieues françaises.


    Pour ce qui est des Etats-Unis, il faut rappeler que c’est un pays viscéralement violent. Les armes sont partout. Quand un policier décide d’interpeller, ou même s’il croise un individu, il imagine toujours que celui-ci risque de sortir une arme. Il n’y a qu’à voir les procédures en cas d’excès de vitesse sur une route. Dans un portrait paru au journal <le Temps>, un artiste noir américain disait avoir toujours une attitude désarmant la méfiance ; par exemple , pas une main dans la poche. Assez incroyable. Il y a eu récemment le cas de la dame, effrayée parce qu’un passant noir lui avait demandé d’attacher son chien. Elle a appelé la police, craignant une agression. Ainsi va l’Amérique. Reprendre en main la police est indispensable mais cela ne résoudra qu’une partie du problème, qui est profond. Un point positif : dans les manifestations pacifiques ayant eu lieu, beaucoup de protestataires noirs et blancs ont défilé la main dans la main. Toutefois, on déconseillera à ces mêmes protestataires blancs de s’aventurer seuls dans des quartiers noirs à New-York, à Washington ou ailleurs. Nous nous souvenons personnellement de la mise en garde reçue à cet égard. C’est un fait indéniable. Bref, les choses sont toujours plus compliquées que ce que l’on croit. Jusqu’à preuve du contraire, il vaut mieux vivre dans une ville suisse…


    Mais revenons au racisme en général. Passionnante lecture des mémoires de André François-Poncet, ambassadeur de France en Allemagne de 1931 à 1938. Il nous fait comprendre comment se sont conjugués le ressentiment né des conséquences de la première guerre mondiale, du vieux nationalisme germanique et le développementent d’un anti-sémitisme ayant lui aussi des racines anciennes. On comprend mieux, médusés, comment tant d’Allemands ont accepté, ou n’ont pas voulu voir cette marche vers l’horreur. Le racisme a trouvé à ce moment son expression ultime et monstrueuse, transformant un appareil d’’Etat en criminel contre l’humanité. Mais, en deçà de ce degré d’horreur, le racisme ordinaire est le virus le plus partagé du monde. Même ceux dont la mémoire porte le poids terrible du racisme subi, les Juifs d’Israël, —-bien sûr pas unanimes—, ont ces réflexes de discrimination de monopolisation d’un territoire envers ceux qui n’ont pas la même identité historique et religieuse. Soyons lucides. Ce réflexe discriminant , fût-il sous une forme douce, accompagne partout et toujours le parcours de l’humanité.


    Il faut lutter contre lui. Mais l’effort pour neutraliser cette tendance se heurte à une difficulté, à une contradiction. Un enfant qui joue avec des copains ne verra pas si le copain est de couleur différente, ne saura pas s’il a une autre confession religieuse. En revanche, dès lors, qu’en grandissant, il s’assimilera à un groupe s’identifiant par la couleur, l’origine, la religion il revendiquera son identité propre par rapport aux autres. Ici, on pourrait appeler Rousseau à la rescousse. Dans le meilleur des cas, se construit une cohabitation pacifique. Mais, le risque du piège est évident. Comment neutraliser le complexe de supériorité, la méfiance, la crainte, une sourde agressivité ? Comment voir essentiellement dans l’autre un compagnon cheminant sur le même sentier, avec des valeurs communes ? C’est le rêve américain. Un peu français aussi. Or, il est partiellement raté.

     

    En conclusion, si l’on veut aller vers le mieux, en regard du racisme, il importe de reconnaître qu’il n’est pas seulement là où on le voit le plus, ni toujours dans le même sens. Une tendance au racisme est inhérente au groupe humain et à chaque humain. Osons le dire : même les militants contre le racisme , à leur insu, n’en sont pas exempts. Une fois ce constat réaliste admis honnêtement, on peut, honnêtement aussi, étudier des pistes pour le neutraliser et trouver les meilleurs équilibres possibles.