• Exercer la raison

    Dans la vie des peuples comme dans celle de chacun, il y a un champs vaste laissé à l’émotion. Les dirigeants des régimes totalitaire l’ont toujours bien compris. Ils ont su exploiter cette émotivité collective qui peut faire entrer chacun dans une dynamique de masse. Hitler disait clairement s’adresser aux masses qu’il voulait exalter. La personne individuelle n’avait pas de valeur. Le fameux congrès nazi de Nuremberg est un chef d’œuvre du genre. Goebbels a été un artiste et un technicien de la propagande mobilisatrice. Les exemples analogues tirés de l’histoire foisonnent. Les exemples d’aujourd’hui, parfois moins spectaculaires, démontrent un savoir faire en la matière.


    On dira que, pour une démocratie dite libérale, ces dérives appartiennent à un monde étranger. Certes, le danger n’est en rien comparable. Toutefois, en démocratie, le risque est réel que la raison soit submergée par l’émotion . Bien sûr, il y a toute une construction institutionnelle avec des pouvoirs limités et des contre pouvoirs. En Suisse, au sommet ou à la base—-comme on veut—de cet édifice, il y a le peuple souverain. Notre démocratie semi-directe est une réussite particulière et historique. Cependant , un bon fonctionnement postule quelques exemplarités. Évoquons en quelques-unes. Un Gouvernement représentatif de la diversité fédéraliste et politique ; mais qui a la force d’éclairer le chemin à suivre. Un Parlement qui joue son rôle de représentation de l’électorat, qui débat publiquement ; mais qui sait, à la fin, entraîner le pays vers les décisions nécessaires. Une justice fédérale et cantonale qui donne confiance dans l’Etat de droit. Et puis, naturellement, le Peuple : informé et influencé par les partis, les partenaires sociaux, les grands groupes d’influence, les associations de toutes sortes et les médias. A chaque échelon, au-delà de la défense de points de vue et d’intérêts légitimes, la tentation de jouer sur l’émotion est présente. Prenons les médias. Quiconque a pratiqué le journalisme dira que c’est un beau et noble métier : appelant une capacité de compréhension, de curiosité et un talent d’expression. Mais tout journaliste qui résiste à la griserie de tenir un pouvoir, à la prétention et à l’excitation d’être un petit puissant conviendra que ce métier demande une grande conscience de son devoir et de sa responsabilité. Si un journalisme d’enquête, d’investigation est précieux pour la démocratie, il n’assume son rôle bénéfique que s’il se plie au devoir d’objectivité, de mesure, de mise en place dans le contexte d’une relation de faits. A cette condition, le journalisme est civique, il aide la personne à laquelle il s’adresse à réfléchir, en même temps qu’il l’informe. Ce journalisme de qualité est un stimulant pour la raison et non pas un excitant émotionnel.


    Il ne s’agit évidemment pas d’un appel au conformisme, comme si tous les acteurs évoqués de la vie du pays devaient penser et dire finalement la même chose. Surtout pas. L’information et le débat incluent La critique. Mais c’est une question de maitrise, de conscience civique qui, dans la diversité, sauvegarde l’équilibre général . C’est ainsi que peuvent se dégager les corrections, les visions, les décisions, les réformes progressives nécessaires. Il n’est que de se brancher sur l’actualité. On dira que l’après virus devrait nous ramener à ces principes fondamentaux. Beaucoup de commentaires ont été faits sur le besoin de réajuster la mondialisation économique sans jeter le bébé avec l’eau du bain ; sur un resserrement souhaitable de secteurs industriels stratégiques. Et puis, que d’orientations à mieux définir ! Dans le domaine énergétique, pour la protection écologique. Et cela sans mettre en péril les bienfaits d’une économie libérale ouverte. En privilégiant le meilleur du multilatéralisme, en rejetant tout nationalisme étroit, étouffant. Ce n’est pas simple. Il faudra beaucoup de discussions démocratiques, parfois vives. On a besoin d’une confrontation des opinions aboutissant à des décisions équilibrées ; pas de simplifications et d’une choc de slogans visant l’émotionnel.


    A la fin, une démocratie solide, efficace, évitant les dérives et préparant l’avenir sera celle qui s’adressera à la raison, à la réflexion, à la responsabilité du citoyen. On n’exluera jamais la part d’émotivité inhérente à l’homme et à une société ; mais le contrôle doit rester à la raison de chacun et de tous. La substance de la démocratie est liée à son exercice. N’est-ce pas aussi intéressant qu’honorable ?

  • Au nom du progrès

    C’est le titre d’un documentaire qui a passé dimanche dernier sur RTS2. Impressionnant et troublant.On apprend, par exemple, que des préoccupations écologiques avaient cours bien avant notre époque. Ainsi, l’extraction du charbon a été, en partie, choisie afin d’éviter l’utilisation intensive du bois, soit une déforestation provoquant de gros problèmes. Et voilà une accélération énorme de la pollution. Mais le charbon, trop dépendant du travail et des humeurs de la main d’œuvre, a été supplanté par le forage pétrolier , source de fortunes colossales pour des sociétés capitalistes et pour des pays sortis soudain du désert. Et puis l’agriculture. Le passage à une agriculture intensive, hautement mécanisée, avec recours massif aux pesticides a permis des rendements extraordinaires. Des préoccupations humanitaires n’étaient pas absentes de ce choix. Toutefois, cette exploitation intensive à grande échelle a laissé de côté des régions entières et appauvri la biodiversité. On l’a vu en Afrique mais aussi, spectaculairement, en Inde. C’est tout un équilibre socio- économique de petites exploitations assurant une subsistance locale qui a été remis en cause.

    Continuons cette revue. Il y a ce mélange trouble entre les développements scientifiques, industriels et financiers en temps de guerre, et leurs prolongements une fois revenu le temps de paix. La chimie allemande a inventé les chambres à gaz, puis elle a stimulé de nombreuses applications bénéfiques. Il y a enfin, cette prodigieuse utilisation de l’énergie atomique et les débuts de l’exploration du cosmos dans une ambiance de guerre froide. Simultanément, ,—les Etats-Unis donnant le rythme—, on a vu la formidable augmentation de la consommation dans la vie quotidienne. L’homme jouissant de plus en plus de l’énergie domestiquée. Cette explosion de la consommation a évidemment été encadrée et dirigée par les grands groupes d’intérêts, ce qui a fait manquer des rendez-vous qui eussent pu être décisifs. Sait-on, qu’aux Etats-Unis, les tramways électriques ont été acculés à la faillite pour laisser place aux véhicules privés et publics à essence. Sait-on que le Président Carter, dont on a sous-estimé la valeur, avait osé préconiser une consommation moins effrennée, plus sobre et un transfert progressif vers les énergies propres, notamment le solaire. Après sa défaite à la présidentielle, cette idée de meilleure orientation des choses a explosé en plein vol. Et dire qu’on y revient aujourd’hui !


    Bref, ce document multiplie des exemples et des analyses. On y trouve le positif et le négatif inextricablement mêlés. Surtout, on regarde, comme dans un film, la capacité de l’homme à pousser toujours davantage son élan, sa maîtrise des éléments, mais sans avoir une vue d’ensemble, un souci de mettre en balance . —et en anticipant—, les effets bénéfiques et les effets pervers. Bien des personnalités lancent des cris d’alarme. L’homme grandit, et se multiplie, sur une planète qu’il domine, mais qu’il appauvrit et dont il détruit des équilibres peut être vitaux ; peut être jusqu’à compromettre sa propre pérennité, si l’on admet que l’espèce humaine , sans doute parvenue au sommet du vivant, n’en est pas moins liée à toute la panoplie de ce vivant.

     

    Voilà pour un constat. Qu’en est-il des chances d’un redressement ? Osons une réflexion toute personnelle. L’histoire montre que les régimes autoritaires, propulsés par l’obsession de domination, s’enferment finalement dans le couloir étroit de leurs idéologies. Hitler, Mao, Staline et tous les autres. On peut se demander si la Chine, qui stupéfie le monde par son accession au premier cercle des puissants, n’implosera pas un jour ou l’autre. Trop de gens regardent ce pays inquiétant comme Mowgli hypnotisé par le boa de la jungle. Mais, les acteurs de nos démocraties occidentales n’ont-ils pas été souvent défaillants ? Tocqueville déjà, au milieu du dix-neuvième siècle, s’inquiétait du fonctionnement politique, économique et sociétal dans la jeune démocratie américaine. Même en Suisse, avons -nous toujours eu un Gouvernement suffisamment solide pour éclairer le chemin et y entraîner les forces vives du pays ? Question semblable à l’adresse du Parlement, des partis, des grands acteurs économiques, financiers, syndicaux, intellectuels, scientifiques du pays. Ajoutons toutes les associations qui constituent une part du tissus sociétal.


    Pourtant, seules les démocraties ont les composantes nécessaires à la recherche des équilibres. Alors, osons une espérance trempée dans un pari de relatif optimisme. Imaginons , qu’en ce siècle, une conscience collective et individuelle se développe plus et mieux. La Suisse a pour cela de bons instruments. Imaginons des gouvernants aux yeux ouverts, regardant loin et des deux côtés, capables d’ouvrir des voies, d’appeler à une cohhésion sociale, à des concordances sur les grands enjeux bien définis (économiques, écologiques, sociaux, scientifiques, politiques, humains…). Imaginons, qu’autour des centres de décision institutionnels, se vivifie un libéralisme responsable, et qu’une habitude de participation aux réflexions et aux décisions se fortifie ; chaque acteur portant à la fois la défense des intérêts qu’il représente et la volonté de concourir à l’intérêt général dans une dynamique de concertation. Du sommet de l’échelle jusqu’à la base, mais aussi en sens inverse, se renforcerait une démocratie de participation à réinventer un peu, évitant le mouvement mécanique et construisant des avancées de lucidité et d’équilibres. Ah oui, imaginons !


    Utopie, vœux pieux que tout cela ? Peut être. Mais l’histoire démontre que le progrès en droite ligne n’existe pas. Toute avancée a ses risques d’effets pervers. Toute performance peut avoir bousculé des rendez-vous, du coup manqués. Aujourd’hui, plus qu’hier, et dans le cadre ouvert qu’offrent les démocraties, on a de quoi prendre conscience de cette réalité : il n’y a pas de progrès avec une majuscule. Seule une perception large des enjeux, soupesant le positif et le négatif, peut nourrir une participation dessinant un avenir raisonnable. Si une telle évolution des esprits et des actions est possible, ce sera dans le cadre de nos démocratie et sous leur impulsion dans l’ensemble du monde. Il ne saurait y avoir de gouvernance mondiale, mais on peut souhaiter des convergences de lucidité et de responsabilité à une dimension mondiale. L’Athènes antique, avant de sombrer dans ses travers, avait inventé sa démocratie limitée. Un exemple à méditer. Alors oui, osons le pari de la confiance. Que, de nos démocraties, se lève une meilleure conscience de l’homme pour assumer sa vocation de gardien du royaume d’ici bas et de ses équilibres subtils.