Le Temps passe...

  • Ne pas fractionner l’histoire

    Tout mouvement massif de protestation , toute mise à jour tranchante du passé courent le risque de mutiler l’histoire au nom d’une bonne conscience. On veut condamner certains acteurs de cette histoire qui sont des repères nationaux ou locaux et qui, pour les plus célèbres, sont honorés avec les meilleures raisons. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas, en les replaçant dans leur époque, relever ce qui, dans leur parcours, est jugé sévèrement avec les yeux d’aujourd’hui. En clair, imaginer de déboulonner les statues de Churchill parce que, au temps de sa jeunesse victorienne, il partageait des opinions dévalorisantes à l’égard des Africains est une énormité autant qu’une insulte au peuple britannique et à tous ceux qui ont combattu le nazisme. Relever des aspects critiquables dans son existence, oui ; mais ce grand homme , une fois au pouvoir, est entré dans la grande histoire mondiale. A l’échelon local, David de Pury appartient à la mémoire neuchâteloise, ce qui justifie sa statue. Là encore, cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas, en parlant de lui, relever ce qui, aujourd’hui, nous gêne. On pourrait multiplier les exemples de ces figures ayant marqué leur temps et qui donnent envie aux militants anti-racistes de déboulonner leur statue.


    La réponse est connue. Il importe de transmettre la mémoire de ce drame et de ce crime que fut la traite des noirs. Bien sûr que oui. Cela doit passer par l’éducation, la transmission de connaissances historiques ; particulièrement à l’école. Ah oui, il faudrait généraliser un enseignement de qualité, objectif, complet. Or, que de failles, d’insuffisances dans l’enseignement de l’histoire. Il faudrait ne rien occulter, tout en mettant les choses en perspectives temporelles. Mais, puisque nous y sommes, quelques mots osés sur la traite des Noirs.


    Les Européens blancs qui l’ont pratiquée, ou utilisée par leurs investissements dans diverses sociétés, n’ont pas fait cela tous seuls. Ils se sont largement appuyés sur des notables africains locaux qui en triaient aussi profit. Eh oui, une vérité que les militants n’aiment pas voir. Les dénonciateurs actuels, africains, afro-américains, européens d’origine africaine devraient avoir l’honnêteté de le reconnaître. De même, devraient-ils savoir que les plus grands esclavagistes ont été les Arabes, les Ottomans et non les Européens blancs, aussi terrible qu’ait été l’action de ces derniers. Ajoutons encore un élément pour nous attirer attirer des réactions courroucées. Les manifestations récentes du pire racisme à grande échelle furent intra-africaines. Que l’on sache, au Ruanda l’affreux génocide ne fut pas une affaire de Blancs. Et l’Afrique est pleine de tensions ethniques.


    Alors, sans déni, mettons une barrière devant la tentative unilatérale de culpabiliser l’homme blanc. Invitons à regarder un passé lourd et beaucoup plus compliqué que ne le suggèrent les slogans. Regardons le ensemble. Discutons ensemble des meilleures manières d’éliminer le plus possible les préjugés et les discriminations au sein de nos sociétés démocratiques. Surtout, ne les laissons pas glisser vers le communautarisme. Certes, une personne d’origine africaine sera toujours porteuse d’une mémoire particulière . Mais l’homme politique genevois Manuel Tornare, très engagé contre le racisme est l’anti-sémitisme, a parfaitement raison de mettre en garde les manifestants virulents contre ce risque de communautarisme. On le voit aux États-Unis mais aussi en Europe. Dans les cités françaises, on est souvent Noirs, Nord-africains, Musulmans avant d’être Français. Certes, Les conditions sociales, économiques, scolaires sont des facteurs lourds. Mais il y a aussi le développement d’une dangereuse idéologie séparatiste et agressive. Nous n’en sommes pas là en Suisse. Évitons cette pente. Il faut qu’un citoyen genevois, un habitant voulant s’intégrer pleinement à Genève puisse s’accomplir, à titre individuel, comme un membre à part entière de la communaité genevoise. Cela n’occulte en rien les attaches particulières de chacun, mais c’est le vrai creuset d’une démocratie qui considère la personne avant les groupes définis selon leurs origines ou leurs religions.


    En conclusion, écoutons les messages des manifestants qui dénoncent des discriminations persistantes ; mais répondons en valorisant chaque personne en tant que telle. Car il y a un paradoxe : les anti-racistes trop virulents peuvent en devenir racistes et semer des germes de divisions au sein d’une démocratie qui a vocation d’ intégrer les différences dans une construction humaine et sociétale commune.

  • Le mariage pour tous et le droit à l’enfant

    A une large majorité, le Conseil national a béni le mariage pour tous dans sa version totale. Il a considéré que ce vote sans restrictions répondait à la volonté populaire, exprimée en février dernier : interdire les discriminations fondées sur le sexe. Il est à peu près certain que les Conseillers aux Etats, sentant le souffle du mouvement sur leurs nuques, se rallieront au texte. Un Référendum est probable mais, là aussi, à constater l’évolution des esprits, tout porte à croire que le peuple suisse bénira à son tour le mariage pour tous. Lorsqu’une société ressent en profondeur le besoin d’une réforme, on ne peut qu’en prendre acte. S’y opposer publiquement devient peine perdue.


    Pourtant, il y a de quoi se poser de bonnes questions. Soyons clair. Dans une société libérale, avec un état laïque de surcroît, chacun doit pouvoir vivre son existence en toute liberté sexuelle ; exclusion étant faite des pulsions violentes et criminelles, bien sûr. Les homosexuels, hommes et femmes, ont donc droit au même épanouissement que les hétérosexuels. On ne saurait non plus regretter la disparition de quelques discriminations persistantes encore liées au statut actuel du PACS.

     

    Non, la question légitime que l’on a le droit de se poser concerne les enfants. Elle se pose déjà, d’ailleurs, en ce qui concerne les couples hétérosexuels. Nous sommes entrés dans une époque où se proclame quasiment un droit à obtenir un enfant ; quelle que soit la manière dont on l’obtient. Cette ouverture laisse encore plus songeur lorsqu’il s’agit de couples homosexuels. Autrement dit, deux femmes, par exemple,— dont l’une recourra à la procréation assistée (PMA) et se fera féconder par le sperme d’un inconnu—, se retrouveront comme deux mères ensemble ou si l’on veut, dans une combinaison parentale de couple . Beaucoup applaudissent. Mais oui, ce qui compte c’est le désir d’enfant et l’amour qu’il recevra. Pas si simple. Il faut toujours se méfier du conformisme, autant de celui qui s’affiche comme étant progressiste que de celui qui est qualifié de conservateur. Ce qui est devenu politiquement correct n’est pas forçément une réussite incontestable. Le Progrès avec une majuscule n’existe pas. Il y a des psychiatres, des psychologues, des penseurs,—sans doute minoritaires aujourd’hui—, qui s’interrogent. Un enfant né dans ces conditions, avec deux hommes ou deux femmes reconnus officiellement comme étant ses parents, n’aura-il pas une difficulté à trouver, à développer son identité ? L’amour des adultes partenaires n’est pas tout dans cette affaire. On dira que, déjà, une femme en couple, par exemple, peut adopter à titre individuel. Ce n’est pas la même officialisation parentale des deux. On dira que l’accès au don de sperme pour l’une doit entrainer très normalement la présomption de maternité aussi pour l’autre. C’est le vote du National. Et si cela entraînait, même si on le nie, une difficulté supplémentaire chez l’enfant en développement ? On sait que la loi suisse ne protège pas totalement l’anonymat du donneur de sperme. L’enfant peut chercher à savoir qui est son père biologique. Il aura éventuellement besoin d’un sacré bon psy afin de trouver ses marques au milieu de ce trio improbable, qui l’aura pojeté dans ce drôle de monde.


    Enfin ! Pourquoi écrire ces lignes qui ne servent à rien ? Eh bien pour exprimer un malaise. On a voulu, dans une idée d’égalisation complète des situations, ouvrir aux couples homosexuels les mêmes possbilités d’obtenir l’enfant de leur désir. Or, cette ouverture pousse à l’extrême l’idée d’un droit général à l’enfant, y compris en recourant à la PMA. Dommage que le grand Simund Freud n’ait pas eu son mot à dire lors des débats parlementaires. Il eût peut être détonné avec ses réflexions sur le développement psychique et sexuel des enfants, la construction de leur identité en regard de leurs parents. Ah, vous avez dit Progrès !

  • Tous un peu racistes

    Dire son indignation à propos de l’étranglement d’un Afro-américain par un policier blanc n’est que se fondre dans une réprobation générale, oh combien légitime et nécessaire. Puisse le policier , et ses collègues passifs, être durement sanctionnés ! Cela étant, quelques réflexions sur les États-Unis et le racisme en général. La tension raciale,- là bas, est aussi ancienne et persistante que l’existence du pays. L’égalité civique et politique n’a pas effacé les discriminations de fait. En cause, surtout, le décalage économique, social, culturel qui est évident et qui creuse le fossé psychologique. Personne ne peut nier un à priori de méfiance brutale chez des policiers blancs, mais sans doute aussi chez des collègues de couleur, à l’égard des Noirs dans la rue. Mais en dehors des policiers ? Il est simplement objectif de relever que près de 90% des meurtres commis aux USA contre des Noirs sont le fait de Noirs et non pas de Blancs. Étonnant, non ? Cela tient à l’existence des gangs et à une violence intra raciale dans les quartiers à forte densité d’Afro-américains. C’est donc toute la question en amont qui est posée : celle d’une intégration économique et sociale en partie ratée ; comme dans les banlieues françaises.


    Pour ce qui est des Etats-Unis, il faut rappeler que c’est un pays viscéralement violent. Les armes sont partout. Quand un policier décide d’interpeller, ou même s’il croise un individu, il imagine toujours que celui-ci risque de sortir une arme. Il n’y a qu’à voir les procédures en cas d’excès de vitesse sur une route. Dans un portrait paru au journal <le Temps>, un artiste noir américain disait avoir toujours une attitude désarmant la méfiance ; par exemple , pas une main dans la poche. Assez incroyable. Il y a eu récemment le cas de la dame, effrayée parce qu’un passant noir lui avait demandé d’attacher son chien. Elle a appelé la police, craignant une agression. Ainsi va l’Amérique. Reprendre en main la police est indispensable mais cela ne résoudra qu’une partie du problème, qui est profond. Un point positif : dans les manifestations pacifiques ayant eu lieu, beaucoup de protestataires noirs et blancs ont défilé la main dans la main. Toutefois, on déconseillera à ces mêmes protestataires blancs de s’aventurer seuls dans des quartiers noirs à New-York, à Washington ou ailleurs. Nous nous souvenons personnellement de la mise en garde reçue à cet égard. C’est un fait indéniable. Bref, les choses sont toujours plus compliquées que ce que l’on croit. Jusqu’à preuve du contraire, il vaut mieux vivre dans une ville suisse…


    Mais revenons au racisme en général. Passionnante lecture des mémoires de André François-Poncet, ambassadeur de France en Allemagne de 1931 à 1938. Il nous fait comprendre comment se sont conjugués le ressentiment né des conséquences de la première guerre mondiale, du vieux nationalisme germanique et le développementent d’un anti-sémitisme ayant lui aussi des racines anciennes. On comprend mieux, médusés, comment tant d’Allemands ont accepté, ou n’ont pas voulu voir cette marche vers l’horreur. Le racisme a trouvé à ce moment son expression ultime et monstrueuse, transformant un appareil d’’Etat en criminel contre l’humanité. Mais, en deçà de ce degré d’horreur, le racisme ordinaire est le virus le plus partagé du monde. Même ceux dont la mémoire porte le poids terrible du racisme subi, les Juifs d’Israël, —-bien sûr pas unanimes—, ont ces réflexes de discrimination de monopolisation d’un territoire envers ceux qui n’ont pas la même identité historique et religieuse. Soyons lucides. Ce réflexe discriminant , fût-il sous une forme douce, accompagne partout et toujours le parcours de l’humanité.


    Il faut lutter contre lui. Mais l’effort pour neutraliser cette tendance se heurte à une difficulté, à une contradiction. Un enfant qui joue avec des copains ne verra pas si le copain est de couleur différente, ne saura pas s’il a une autre confession religieuse. En revanche, dès lors, qu’en grandissant, il s’assimilera à un groupe s’identifiant par la couleur, l’origine, la religion il revendiquera son identité propre par rapport aux autres. Ici, on pourrait appeler Rousseau à la rescousse. Dans le meilleur des cas, se construit une cohabitation pacifique. Mais, le risque du piège est évident. Comment neutraliser le complexe de supériorité, la méfiance, la crainte, une sourde agressivité ? Comment voir essentiellement dans l’autre un compagnon cheminant sur le même sentier, avec des valeurs communes ? C’est le rêve américain. Un peu français aussi. Or, il est partiellement raté.

     

    En conclusion, si l’on veut aller vers le mieux, en regard du racisme, il importe de reconnaître qu’il n’est pas seulement là où on le voit le plus, ni toujours dans le même sens. Une tendance au racisme est inhérente au groupe humain et à chaque humain. Osons le dire : même les militants contre le racisme , à leur insu, n’en sont pas exempts. Une fois ce constat réaliste admis honnêtement, on peut, honnêtement aussi, étudier des pistes pour le neutraliser et trouver les meilleurs équilibres possibles.

  • Le vélo n’est pas tout

    Il y a des choix qui ont toute leur valeur, à condition de ne pas les pousser au-delà du raisonnable, et au détriment d’autres composantes méritant aussi attention. Or, cette condition n’est pas remplie à Genève en ce qui concerne les modes de transport. On trouve, en outre, d’étonnantes contradictions en regard du but général affiché. De quoi s’agit-il ? La Ville de Genève , avec la bénédiction du Département cantonal des transports, a élargi la bande pour vélos sur les quais. Plus confortable pour eux, plus sûr. Les cyclistes pourront même pédaler côte à côte si affinités…Du coup, la deuxième file pour voitures est supprimée. Le bouchon en résultant devient gigantesque aux heures de pointe. Énervement, inconvénients, pollution évidemment accrue avec cet escargot sans fin, moteur contre tuyau d’échappement. On entend l’argument en réponse. Nombre d’automobilistes n’ont qu’à se mettre au vélo. Qu’en pensent les personnes un peu âgées, les mères et les grands-mères qui doivent emprunter les quais avec charges d’enfants à transporter ? L’autre jour, une grand-mère, dont la fille travaille en bureau, est allée s’occuper de ses petits-enfants qui habitent Versoix, elle-même habitant les Eaux-vives. Elle avait rendez-vous chez elle le soir. Elle a mis trois heures pour rejoindre ses pénates, grâce à la glorieuse décision sur les quais. Belle réussite ! On pourrait aussi parler de l’incompréhensible décision de mettre la rue de la Croix-Rouge à sens unique. Ah oui, vraiment, le mieux proclamé peut être l’ennemi du bien lorsque la psycho-rigidité se veut doctrine.


    Oh, il faut inciter les gens à opter pour la mobilité douce. Bien d’accord. Le vélo, quand c’est possible et pour qui c’est aisé, plutôt que la voiture. Mais puisqu’on parle de la vogue pour les cyclistes, parlons aussi éducation et solidarité. Les vélos électriques et, pire, les trottinettes de la même veine peuvent être dangereux ; notamment pour les champions de la mobilité douce : les piétons. Lorsque l’on habite et que l’on travaille en ville, être piéton, c’est le plus sain et le plus écologique. Eventuellement, bien sûr, les transports publics pour les plus fatigués ou ceux qui sont astreints à des trajets plus ou moins longs. Ces piétons qui viennent d’apprendre que les jeunes cyclistes, jusqu’à douze ans, peuvent les bousculer sur les trottoirs. A quand une grand manifestation des piétons contre les cyclistes, écologiques peut être mais pas toujours éduqués. ?Mais non, on ne désire pas une confrontation au sujet de la mobilité ; on souhaite une intelligence partagée. Demandez à des vieilles dame et à des mères de famille dans les parcs publics ce qu’elles pensent des cyclistes qui foncent, devant des policiers municipaux indifférents. Tellement plus facile de glisser des contraventions sur des voitures parquées !


    Bon, arrêtons ici ce billet d’humeur. On aime bien les cyclistes en général, plutôt non électriques et prisant l’exercice des jambes. On aime moins les trottinettes électriques qui filent et sur la rue et sur le trottoir. On aime beaucoup les piétons, même s’ils ne sont pas toujours adeptes de l’élégance. Mais l’élégance aujourd’hui ! Et on ne déteste pas les voitures, même si on pense qu’une bonne évolution, en ville, est d’y recourir moins quand elles sont moins nécessaires. Et l’on apprécie des bus , des trams performants.

    Mais il est bête et négatif de privilégier soudain abusivement le vélo, au détriment d’une fluidité automobile minimale aux heures de pointe, sur des axes incontournables. A quand un magistrat intelligent qui proclamera : <je suis piéton, cycliste, usager des transports publics, automobiliste suivant les cas. Le désire que ces modes de locomotion s’acceptent les uns les autres dans un souci d’équilibre raisonnable>. La décision pour les quais ne l’est pas. C’est ce que l’on appelle faire fausse route.

  • Exercer la raison

    Dans la vie des peuples comme dans celle de chacun, il y a un champs vaste laissé à l’émotion. Les dirigeants des régimes totalitaire l’ont toujours bien compris. Ils ont su exploiter cette émotivité collective qui peut faire entrer chacun dans une dynamique de masse. Hitler disait clairement s’adresser aux masses qu’il voulait exalter. La personne individuelle n’avait pas de valeur. Le fameux congrès nazi de Nuremberg est un chef d’œuvre du genre. Goebbels a été un artiste et un technicien de la propagande mobilisatrice. Les exemples analogues tirés de l’histoire foisonnent. Les exemples d’aujourd’hui, parfois moins spectaculaires, démontrent un savoir faire en la matière.


    On dira que, pour une démocratie dite libérale, ces dérives appartiennent à un monde étranger. Certes, le danger n’est en rien comparable. Toutefois, en démocratie, le risque est réel que la raison soit submergée par l’émotion . Bien sûr, il y a toute une construction institutionnelle avec des pouvoirs limités et des contre pouvoirs. En Suisse, au sommet ou à la base—-comme on veut—de cet édifice, il y a le peuple souverain. Notre démocratie semi-directe est une réussite particulière et historique. Cependant , un bon fonctionnement postule quelques exemplarités. Évoquons en quelques-unes. Un Gouvernement représentatif de la diversité fédéraliste et politique ; mais qui a la force d’éclairer le chemin à suivre. Un Parlement qui joue son rôle de représentation de l’électorat, qui débat publiquement ; mais qui sait, à la fin, entraîner le pays vers les décisions nécessaires. Une justice fédérale et cantonale qui donne confiance dans l’Etat de droit. Et puis, naturellement, le Peuple : informé et influencé par les partis, les partenaires sociaux, les grands groupes d’influence, les associations de toutes sortes et les médias. A chaque échelon, au-delà de la défense de points de vue et d’intérêts légitimes, la tentation de jouer sur l’émotion est présente. Prenons les médias. Quiconque a pratiqué le journalisme dira que c’est un beau et noble métier : appelant une capacité de compréhension, de curiosité et un talent d’expression. Mais tout journaliste qui résiste à la griserie de tenir un pouvoir, à la prétention et à l’excitation d’être un petit puissant conviendra que ce métier demande une grande conscience de son devoir et de sa responsabilité. Si un journalisme d’enquête, d’investigation est précieux pour la démocratie, il n’assume son rôle bénéfique que s’il se plie au devoir d’objectivité, de mesure, de mise en place dans le contexte d’une relation de faits. A cette condition, le journalisme est civique, il aide la personne à laquelle il s’adresse à réfléchir, en même temps qu’il l’informe. Ce journalisme de qualité est un stimulant pour la raison et non pas un excitant émotionnel.


    Il ne s’agit évidemment pas d’un appel au conformisme, comme si tous les acteurs évoqués de la vie du pays devaient penser et dire finalement la même chose. Surtout pas. L’information et le débat incluent La critique. Mais c’est une question de maitrise, de conscience civique qui, dans la diversité, sauvegarde l’équilibre général . C’est ainsi que peuvent se dégager les corrections, les visions, les décisions, les réformes progressives nécessaires. Il n’est que de se brancher sur l’actualité. On dira que l’après virus devrait nous ramener à ces principes fondamentaux. Beaucoup de commentaires ont été faits sur le besoin de réajuster la mondialisation économique sans jeter le bébé avec l’eau du bain ; sur un resserrement souhaitable de secteurs industriels stratégiques. Et puis, que d’orientations à mieux définir ! Dans le domaine énergétique, pour la protection écologique. Et cela sans mettre en péril les bienfaits d’une économie libérale ouverte. En privilégiant le meilleur du multilatéralisme, en rejetant tout nationalisme étroit, étouffant. Ce n’est pas simple. Il faudra beaucoup de discussions démocratiques, parfois vives. On a besoin d’une confrontation des opinions aboutissant à des décisions équilibrées ; pas de simplifications et d’une choc de slogans visant l’émotionnel.


    A la fin, une démocratie solide, efficace, évitant les dérives et préparant l’avenir sera celle qui s’adressera à la raison, à la réflexion, à la responsabilité du citoyen. On n’exluera jamais la part d’émotivité inhérente à l’homme et à une société ; mais le contrôle doit rester à la raison de chacun et de tous. La substance de la démocratie est liée à son exercice. N’est-ce pas aussi intéressant qu’honorable ?

  • Au nom du progrès

    C’est le titre d’un documentaire qui a passé dimanche dernier sur RTS2. Impressionnant et troublant.On apprend, par exemple, que des préoccupations écologiques avaient cours bien avant notre époque. Ainsi, l’extraction du charbon a été, en partie, choisie afin d’éviter l’utilisation intensive du bois, soit une déforestation provoquant de gros problèmes. Et voilà une accélération énorme de la pollution. Mais le charbon, trop dépendant du travail et des humeurs de la main d’œuvre, a été supplanté par le forage pétrolier , source de fortunes colossales pour des sociétés capitalistes et pour des pays sortis soudain du désert. Et puis l’agriculture. Le passage à une agriculture intensive, hautement mécanisée, avec recours massif aux pesticides a permis des rendements extraordinaires. Des préoccupations humanitaires n’étaient pas absentes de ce choix. Toutefois, cette exploitation intensive à grande échelle a laissé de côté des régions entières et appauvri la biodiversité. On l’a vu en Afrique mais aussi, spectaculairement, en Inde. C’est tout un équilibre socio- économique de petites exploitations assurant une subsistance locale qui a été remis en cause.

    Continuons cette revue. Il y a ce mélange trouble entre les développements scientifiques, industriels et financiers en temps de guerre, et leurs prolongements une fois revenu le temps de paix. La chimie allemande a inventé les chambres à gaz, puis elle a stimulé de nombreuses applications bénéfiques. Il y a enfin, cette prodigieuse utilisation de l’énergie atomique et les débuts de l’exploration du cosmos dans une ambiance de guerre froide. Simultanément, ,—les Etats-Unis donnant le rythme—, on a vu la formidable augmentation de la consommation dans la vie quotidienne. L’homme jouissant de plus en plus de l’énergie domestiquée. Cette explosion de la consommation a évidemment été encadrée et dirigée par les grands groupes d’intérêts, ce qui a fait manquer des rendez-vous qui eussent pu être décisifs. Sait-on, qu’aux Etats-Unis, les tramways électriques ont été acculés à la faillite pour laisser place aux véhicules privés et publics à essence. Sait-on que le Président Carter, dont on a sous-estimé la valeur, avait osé préconiser une consommation moins effrennée, plus sobre et un transfert progressif vers les énergies propres, notamment le solaire. Après sa défaite à la présidentielle, cette idée de meilleure orientation des choses a explosé en plein vol. Et dire qu’on y revient aujourd’hui !


    Bref, ce document multiplie des exemples et des analyses. On y trouve le positif et le négatif inextricablement mêlés. Surtout, on regarde, comme dans un film, la capacité de l’homme à pousser toujours davantage son élan, sa maîtrise des éléments, mais sans avoir une vue d’ensemble, un souci de mettre en balance . —et en anticipant—, les effets bénéfiques et les effets pervers. Bien des personnalités lancent des cris d’alarme. L’homme grandit, et se multiplie, sur une planète qu’il domine, mais qu’il appauvrit et dont il détruit des équilibres peut être vitaux ; peut être jusqu’à compromettre sa propre pérennité, si l’on admet que l’espèce humaine , sans doute parvenue au sommet du vivant, n’en est pas moins liée à toute la panoplie de ce vivant.

     

    Voilà pour un constat. Qu’en est-il des chances d’un redressement ? Osons une réflexion toute personnelle. L’histoire montre que les régimes autoritaires, propulsés par l’obsession de domination, s’enferment finalement dans le couloir étroit de leurs idéologies. Hitler, Mao, Staline et tous les autres. On peut se demander si la Chine, qui stupéfie le monde par son accession au premier cercle des puissants, n’implosera pas un jour ou l’autre. Trop de gens regardent ce pays inquiétant comme Mowgli hypnotisé par le boa de la jungle. Mais, les acteurs de nos démocraties occidentales n’ont-ils pas été souvent défaillants ? Tocqueville déjà, au milieu du dix-neuvième siècle, s’inquiétait du fonctionnement politique, économique et sociétal dans la jeune démocratie américaine. Même en Suisse, avons -nous toujours eu un Gouvernement suffisamment solide pour éclairer le chemin et y entraîner les forces vives du pays ? Question semblable à l’adresse du Parlement, des partis, des grands acteurs économiques, financiers, syndicaux, intellectuels, scientifiques du pays. Ajoutons toutes les associations qui constituent une part du tissus sociétal.


    Pourtant, seules les démocraties ont les composantes nécessaires à la recherche des équilibres. Alors, osons une espérance trempée dans un pari de relatif optimisme. Imaginons , qu’en ce siècle, une conscience collective et individuelle se développe plus et mieux. La Suisse a pour cela de bons instruments. Imaginons des gouvernants aux yeux ouverts, regardant loin et des deux côtés, capables d’ouvrir des voies, d’appeler à une cohhésion sociale, à des concordances sur les grands enjeux bien définis (économiques, écologiques, sociaux, scientifiques, politiques, humains…). Imaginons, qu’autour des centres de décision institutionnels, se vivifie un libéralisme responsable, et qu’une habitude de participation aux réflexions et aux décisions se fortifie ; chaque acteur portant à la fois la défense des intérêts qu’il représente et la volonté de concourir à l’intérêt général dans une dynamique de concertation. Du sommet de l’échelle jusqu’à la base, mais aussi en sens inverse, se renforcerait une démocratie de participation à réinventer un peu, évitant le mouvement mécanique et construisant des avancées de lucidité et d’équilibres. Ah oui, imaginons !


    Utopie, vœux pieux que tout cela ? Peut être. Mais l’histoire démontre que le progrès en droite ligne n’existe pas. Toute avancée a ses risques d’effets pervers. Toute performance peut avoir bousculé des rendez-vous, du coup manqués. Aujourd’hui, plus qu’hier, et dans le cadre ouvert qu’offrent les démocraties, on a de quoi prendre conscience de cette réalité : il n’y a pas de progrès avec une majuscule. Seule une perception large des enjeux, soupesant le positif et le négatif, peut nourrir une participation dessinant un avenir raisonnable. Si une telle évolution des esprits et des actions est possible, ce sera dans le cadre de nos démocratie et sous leur impulsion dans l’ensemble du monde. Il ne saurait y avoir de gouvernance mondiale, mais on peut souhaiter des convergences de lucidité et de responsabilité à une dimension mondiale. L’Athènes antique, avant de sombrer dans ses travers, avait inventé sa démocratie limitée. Un exemple à méditer. Alors oui, osons le pari de la confiance. Que, de nos démocraties, se lève une meilleure conscience de l’homme pour assumer sa vocation de gardien du royaume d’ici bas et de ses équilibres subtils.

  • Après le virus

    En politique, il faut choisir ce que l’on préfère : des continuités aveugles, des évolutions contrôlées, des révolutions radicales. C’est un peu caricatural , d’accord. Mais il y a un peu de cela. Souvent, au fil de l’histoire, des régimes, des pays pris au piège de l’immobilisme, s’enfonçant dans des continuités rigides et sans issues sont allés vers le mur : et souvent, ce dernier explose, ouvre la voie à l’illusion du meilleur, tirant à elle le pire. Cette réflexion générale seulement afin de nous interroger sur ce qui pourrait être l’après coronavirus.

    Reprendre complètement le cours des choses tel qu’il se déroulait avant ? Ce serait plus que dommage, peu responsable. Imaginer que tout changera de fond en comble, que l’économie mondialisée sera morte, que notre nouvelle manière de vivre enchantera les mânes de Jean-Jacques Rousseau ? Voilà qui n’a aucune crédibilité et qui, d’ailleurs, entraînerait une catastrophe sociale. Alors quoi ? Eh bien, dans le meilleur des cas, il s’agira d’inflexions parfois fortes, de réajustements, de rééquilibres, de comportements collectifs et individuels plus conscients des grands enjeux.


    Relevons quelques pistes. La mondialisation et le libéralisme d’ouverture des fontières ont eu beaucoup de retombées positives. Le virus n’est pas l’ange exterminateur d’un Tout puissant punitif. Ce n’est pas le mythe du déluge. Ce virus est une saleté, issu peut être, à l’origine, d’un manque crasse d’hygiène dans une province chinoise ; à moins qu’il faille croire à cette rumeur d’une fuite dans un laboratoire sis dans la même province. Il semblerait, qu’en Chine, cette affaire ait donné un coup d’accélérateur à des efforts d’éducation pour davantage d’hygiène et une relation nutritive plus saine avec certains animaux. A suivre. Mais, pour nous en Europe, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain en proclamant la mort de la mondialisation économique et celle du libéralisme d’ouverture. Il s’agit d’en repenser les termes. Est-il normal que, pour des raisons de coûts de production, nos pays européens en soient arrivés à dépendre tellement de fabrications faites en Chine ? A lévidence non. Une logique économique de rentabilité maximale a sacrifié des exigences stratégiques de sécurité et d’autonomie. Que nos hôpitaux européens, pris soudain à la gorge, aient dû, par différents canaux, importer de Chine des quantités considérables de masques, voilà un fait qui sera jugé sévérement par les historiens. Il faudrait parler aussi de tous ces éléments essentiels à notre modernité qui viennent d’Asie : on pense aux batteries pour les voitures électriques, aux puces de nos instruments de connunication, à l’emprise sur le numérique. L’Europe ne peut pas se laisser glissser dans une situation cachée de colonie, perdant gravement sa marge de manœuvre et son indépendance économique ; perdant les pouvoirs de décision en matière industrielle et financière. Le risque est réel. Autrement dit, sans tomber dans un protectionnisme destructeur de croissance, en gardant des échanges ouverts avec le monde, mais dans des équilibres de réciprocité, il y a les priorités stratégiques à rétablir. La politique de sécurité n’est pas que militaire. Elle est économique, sanitaire, identitaire. Elle est énergétique mais aussi écologique.

    Oui, l’écologie, précisément. Lorsque les écologistes réclament des changements brutaux et parlent de décroissance, ils font bon marché des effets économiques et sociaux qu’aurait un coup de barre irréfléchi. Sur ce point, la Gauche socialiste plus classique et une Droite connectée à l’économie ont une plus grande conscience des enjeux. En revanche, une majorité politique devrait déplacer le curseur afin que l’on passe d’une vision du court terme à une vision dirigée sur le long terme. Progressivement, il faut que les investissements privés et publics augmentent pour les énergies renouvelables, qu’une indépendance industrielles et financière suffisante soit assurée. Cette vision à long terme n’implique pas seulement le monde politique mais aussi les chercheurs, les entrepreneurs, les financiers et, finalement, l’ensemble de la population qui peut s’exprimer démocratiquement .


    Il y a aussi une autre exigence : le partage et l’éthique. En fait, et contrairement à ce que l’on entend souvent, ces notions sont à la source du vrai libéralisme philosophique, avec celle de La Liberté responsable. Il ne peut y avoir de sécurité, d’évolution maîtrisée sans des équilibres stabilisateurs. Un meilleur partage des richesses dans le monde, des investissements et des échanges plus justes avec des régions fragiles : c’est de la sécurité pour tous. Pensons au redoutable problème de la migration économique. Sans parler, bien sûr d’une sécurité collective pour la paix, qui était le rêve lors de la création de l’ONU. Hélas…Cela dit, l’idée de l’éthique en économie et en finance semble faire son chemin. Qu’elle le creuse toujours plus dans les années qui viennent !


    Enfin, il y a l’homme. Le confinement aura mis chacun de nous un peu plus face à lui-même ; non sans risque, d’ailleurs. Il aura offert une possibilité temporelle et géographique d’approfondissement intérieur ; peut-être quelquefois d’élévation au dessus du mouvement mécanique incessant de nos existences. Ce sale virus détestable, qui fait des victimes et met des personnes dans la difficulté, nous rappelle évidemment notre condition de mortels. La conscience de notre fragilité peut nous relier mieux au mouvement de la création qui va sans cesse de la mort à la naissance ; nous relier mieux à un souffle créateur cosmique, mais soulevant aussi, au creux de nos intimités, le mystère de nos âmes. Cette perception du non définissable peut nous aider à mieux définir les grandes questions et le sens de nos vies.

  • Des libres et responsables

    L’esaiyste français Pascal Bruckner a poussé ce qu’on appelle un coup de gueule. Il s’est insurgé contre un projet gouvernemental d’exclure les ainés du déconfinement envisagé. Le Président Macron semblerait avoir entendu monter la protestation. Il renoncerait à cette discrimination. En Suisse, il n’y a pas eu d’obligation en ce sens, mais le discours insistant s’adressant aux plus de soixante-cinq ans a été et demeure une invitation pressante à se confiner chez eux ; et cela pour encore un bon bout de temps. Et quelle insistance ! C’est revenu à presque chaque conférence de presse du Conseil fédéral. On ressent le besoin, ici aussi, de s’écrier : assez ! Assez de cette idée de mise à l’écart, fût-ce dans les meilleures intentions. Si déconfinement il y a , il doit être au bénéfice de toute la population.

    Il est vrai qu’il y avait un argument fort pour demander aux aînés de se calfeutrer chez eux ; celui du risque qu’ils surchargent les hôpitaux, particulièrement les service de soins intensifs. On sait que les plus âgés (mais aussi, par exemple, les trop gros) Courent plus de danger d’avoir des effets sévères, graves, mortels du virus. Oui, donc, un risque d’engorgement des hôpitaux, de manque du matériel nécessaire, d’accroissement du stress pour un personnel médical surmené. Mais s’il se confirme que ce risque d’engorgement, de rupture s’éloigne de plus en plus, on aura toutes les raisons d’en revenir au principe essentiel de non discrimination.


    Et tout d’abord, quand devient-on vieux ? Il ne s’agit pas de nier l’horloge biologique. Toutefois, la réponse est très individuelle. Si telle personne est usée et vulnérable dès la soixantaine, telle autre sera en forme et encore robuste à quatre-vingt ans. Il faut donc insister sur une recommandation générale quant à l’hygiène de vie, quant à l’utilité de veiller sur sa santé. Au temps où l’on retrouvera une normalité relative, sortons donc des catégories fixées en chiffres. La normalité, c’est que chacun, dans ses mouvements, soit libre et responsable. Oui, une personne dite âgée est invitée à prendre la mesure de son état physique et à y adapter son quotidien ; mais en étant partie prenante de la société. D’ailleurs, ce principe de non discrimination en regard de l’âge et de responsabilité individuelle est d’autant plus important qu’il y aura de plus en plus de personnes âgées. Certes, pour nombre d’entre elles, il arrive un moment où une dépendance protectrice s’impose. C’est l’un des devoirs et des défis redoutables qui se profilent à l’horizon de nos sociétés. Mais, tant que l’on a affaire à des gens indépendants, aptes à s’assumer eux-mêmes, on doit leur reconnaître cette liberté responsable qui est aussi leur dignité ; cela également en regard du risque de maladie et de mort.

    Dès lors que, d’une part, les hôpitaux ne seront plus saturés à cause du virus et que, d’autre part, il va falloir vivre plus ou moins avec lui peut être assez longtemps, faisons confiance à tous, jeunes et moins jeunes pour se déconfiner intelligemment, avec certaines précautions persistantes.

  • Être Chrétien autrement

    La semaine sainte. Vendredi saint. Dimanche de Pâques. On a peine à le croire , poursuivis que nous sommes par le virus né en Chine et longtemps honteusement caché par le régime. Mais on n’entend guère,—tout au moins à haute voix—, des gens nous dire que c’est un châtiment divin. La Bible est pleine de textes étranges. Job mis à l’épreuve. Noé qui reçoit la promesse que leSeigneur n’engloutira plus jamais les hommes. Et puis, ce Jésus qui serait, à la fois, le fils de l’homme et le fils unique de Dieu, donné et sacrifié pour la rémission des péchés passés, présents et à venir. Que de controverses théologiques, parfois sanglantes, sur le sujet. Ayons tout respect pour la foi littérale de nombreux Chrétiens, pour autant que cette foi soit tolérante envers les autres.


    En cette semaine sainte, osons poser une série de questions dérangeantes. Peut-on être Chrétien si on ne croit pas à la naissance divine de Jésus ? Peut-on être Chrétien si on ne croit pas à la résurrection proprement dite, charnelle de l’homme cloué sur La Croix. Peut-on être Chrétien si les miracles ne sont pas vus comme étant le résultat d’une force surnaturelle indépendante de la personne qui en bénéficie ? Diable, celui-là serait-il en plein reniement, en pleine hérésie ? En quoi celui qui raisonnerait ainsi serait-il encore concerné par la semaine sainte ?

     

    Alors, reprenons. D’après les récits, le cortège des apôtres n’était nullement représenté au pied de La Croix. Il n’était pas rassemblé en chantant des louanges devant le tombeau vide. Lorsque le récit nous dit que Jésus, ressuscité, chemine au côté de deux disciples, ils ne le reconnaissent pas, cet homme qu’ils connaissaient bien. Il a faillu le rite du pain pour que leur yeux s’ouvrent sur une présence. Avant de disparaître à tout jamais, dans sa forme déjà immatérielle, aux yeux des apôtres, Jésus leur dit, en substance, qu’ils le connaîtront et reconnaîtront mieux pour ce qu’il est vraiment, ce qu’il a apporté lorsqu’ils ne sera plus leur compagnon de route. Il était physiquement proche mais source de malentendus. Le voici introduit, comme une présence invisible, dans la personne de chacun. Présence invisible, ressentie comme réelle, reçue complètement dans le récit de Pentecôte. En somme, pourquoi ne pas concevoir Jésus comme un être yperspirituel , connecté à la dimension transcendantale, apportant un message d’amour, offrant une possibilité d’homme amélioré ? Et si cela suffisait pour interpréter cette notion floue de fils de Dieu ! Et si cela suffisait pour recevoir avec émotion l’indication que la mort n’est pas le néant, qu’il y a un mystère de prolongement, d’une forme de résurrection dont l’histoire de Jésus peut donner l’espérance. Les hommes d’église ont trop voulu définir ce prolongement. On peut se contenter du mystère. Quant aux miracles, on peut en accepter le récit en admettant qu’une force vitale peut être réveillée, soulever un malade : et que cette force peut même être stimulée par la ferveur de prières et d’intercession autour de lui. N’est-ce pas d’ailleurs dans ce sens que Jésus, d’après les récits, concevait ses miracles ? Autrement dit, le miracle pourrait s’apparenter à un mécanisme spirituel de résurrection intérieure.

    Le Christianisme, isssu, —ne l’oublions jamais— du Judaisme, est bien autre chose qu’une péripétie historique et une morale. Le risque a toujours été de rigidifier le message, au lieu de le laisser pénétrer en chacun dans l’acceptation du mystère ; sans le lester constamment de précisions dogmatiques humaines. Oui, on peut croire en un souffle créateur ayant mis en mouvement toutes choses, et que l’on peut appeler Dieu. Oui, on peut croire à la possibilité d’être relié, d’être en filiation intime avec cela ; comme l’a marqué le passage éphémère, mais au retentissement inouï d’un homme appelé Jésus. Il a incrané ce lien. Oui, on peut ressentir l’histoire de sa passion et l’idée de sa résurrection comme une démonstration que l’homme peut être conduit au pire , mais qu’une espérance existe ; même pour ce qui suit la mort visible et charnelle.


    Alors oui, même avec une interprétation aussi peu orthodoxe, on peut se dire Chrétien. Alors oui, Vendredi saint, Dimanche de Pâques et Pentecôte sont bien davantage que des étapes rituelles. Même en écoutant les paroles collées au texte et les interprétations littérales avec respect mais distance, on peut leur trouver un sens. Derrière les mots, il y a le souffle, le témoignage, l’indication d’un chemin, l’espérance. Bonnes Pâques !

  • Confinés en appel d’air

    Le mot est clair dans le dictionnaire. Être confiné, c’est être enfermé, chez soi dans le meilleur des cas. Le dictionnaire parle aussi d’un air non renouvelé Cela évoque une sensation d’étouffement. Actuellement, on imagine ce qu’il peut en être dans des locaux exigus : risques augmentés de tensions, d’affrontements domestiques, de violences. Il y a de la matière pour les psychologues et les psychiatres. D’ailleurs, certains expriment leurs craintes à ce sujet. On pense à cette phrase de Sartre dans sa pièce <huis clos> : l’enfer c’est les autres. Il faut dire que Sartre a été, certes, un philosophe et un écrivain, mais aussi un théoricien de l’engagement dans un cadre idéologique rigide de lutte des classes ; tout le contraire d’un Albert Camus. C’est une belle revanche que le premier soit quasiment tombé dans les oubliettes, avec sa redoutable Simone, tandis que le second, exemple d’humanisme, soit tellement présent dans nos cœurs et nos esprits.


    Mais revenons au confinement. Si l’on pense à des philosophes et à des écrivains , on constate que certains ont eu a bougeotte, qu’ils ont eu besoin de l’air du large pour stimuler leurs neurones, aiguiser leurs sensibilités. Un Joseph Kessel, un Blaise Cendrars sont illustratifs. D’autres ont été très sédentaires, laissant leur esprit , leur imagination s’envoler. Un Marcel Proust bien sûr, mais aussi, par exemple, un Jules Vernes. Chez les philosophes on a eu des voyageurs mais on sait qu’un Emmanuel kant a fait toute sa vie la même promenade circulaire autour de chez lui, à la même heure. Or, la pensée de ce bureaucrate des jambes s’est élevée aux plus hautes sphères de la réflexion philosophique. Jésus était un prédicateur en marche, mais nombre se ses fidèles serviteurs, au cours des siècles, l’ont adoré dans le confinement pieux des monastères. Bref, il n’y a pas de généralité. Le confinement peut conduire au rétrécissement du corps et de l’esprit. Il peut aussi, par une sorte de compensation, rassembler les forces dans une concentration dépassant le corps et sublimant l’esprit. Cela dépend du contexte et de sa propre nature.

    Dès lors, dans la situation actuelle, on souhaiterait que chacun puisse assumer , le temps qu’il faudra, les inconvénients parfois lourds (pensons au confinement dans un HLM) et tirer de lui-même (peut être en ouvrant la fenêtre à l’heure d’applaudir les soignants) un souffle qu’il ne se connaissait pas. Facile à dire et sans doute un peu théorique. Chacun de nous, dans cette situation, vit dans un contexte plus ou moins favorable. Chacun a son caractère, son humeur. Toutefois, en regard, précisément, de l’engagement impressionnant et à risque des soignants, on a envie de dire : que ceux qui le peuvent ouvrent aussi leurs fenêtres intérieures, pour un appel d’air vivifiant qui, lui, était resté jusqu’ici un peu confiné.