Le Temps passe...

  • Vivre avec l’Union européenne

    En dépit de ce que les ténors de l’UDC répètent, la Suisse ne s’est pas construite contre l’Europe ou complètement en marge, mais avec l’Europe. Le développement des premiers cantons, quelles que fussent les péripéties militaires célébrées, s’est fait dans le cadre germanique de l’époque. Dès le quinzième siècle, la relation étroite avec la France a été déterminante. La consécration de la Neutralité,—déjà une habitude de vie pour les Suisses—, le fut en tant qu’élément du Traité européen de 1815 ; et la dite Neutralité, gage d’indépendance, fut comprise comme étant dans l’intérêt des puissances et d’un équilibre européen. La Croix- rouge internationale n’aurait pas vu le jour, ni les premières conventions, sans l’appui de Napoléon iii. Aujourd’hui, le siège dit européen de l’ONU indique une part de notre identité nationale et continentale.


    Alors, sans doute, le destin helvétique est passé par une position en contre-point, exprimant une singularité et non un alignement pur et simple. Une place singulière, certes , mais connectée. Sans cette connexion historique, il n’y aurait pas eu de Suisse, Avec une connexion brouillée, il y aura une Suisse diminuée. Dresser cette toile de fond est nécessaire car l’Initiative contre la libre circulation des personnes entre l’Union européenne et la Suisse se base sur une interprétation fausse de l’histoire.


    En fait , cette Initiative résulte d’une irritation et d’une frustration. La précédente du genre, dite contre l’immigration massive, incluait les pays de l’UE, mais sans que cela fût précisé clairement. Un trou de souris juridique qui a permis au Conseil fédéral et au Parlement de préserver cet Accord sur la libre circulation des personnes. Ce fut habile et nécessaire. La Suisse a pu affirmer des préférences cantonales sur le marché de l’emploi et consolider les ententes entre partenaires sociaux, afin d’empêcher un recours excessif à des travailleurs européens sur le marché du travail suisse ; cela avec des salaires à la baisse. Consolidée fut aussi la réglementation sur les travailleurs européens détachés par des entreprises de pays de l’UE effectuant des travaux en Suisse. Bref, notre Gouvernement a joué avec les limites ; ce qui lui a permis de garder le contact avec la Commision européenne et de voir venir pour les négociations ultérieures qui s’imposeront. Mais cette habileté n’a pas eu l’heur de plaire à l’UDC qui, du coup, a lançé l’Initiative sur laquelle nous devons voter. Soit, exige-t-elle, notre Gouvernement renégocie l’Accord sur la libre circulation en imposant plus de restrictions , soit il résilie cet Accord. Or, il est certain que l‘UE et ses pays membres ne céderont pas à cette pression et que la résiliation sera la suite logique. Or, six autres Accords, qui sont liés de naissance à celui-ci, auront tous les risques d’être, eux, résiliés par l’UE. Parmi ces derniers, il y en a qui sont de grande importance pour la Suisse, dans tous les domaines. Il vaut la peine d’en saisir un peu le détail dans la documentation reçue par chaque citoyen en vue de la votation. Il n’y a aucun doute : un succès de cette Initiative, qui prétend protéger et renforcer la Suisse, aboutirait à la fragiliser et à l’affaiblir.


    A rebours de la véritable histoire nationale, bégayant sur le slogan d’une souveraineté mal comprise, contraire aux intérêts de notre pays, envoyant un pied de nez agressif à nos voisins et partenaires européens, cette Initiative mérite un rejet franc et net. Ses auteurs réclament de la clarté. Qu’ils la reçoivent à plein le 27 septembre sur leurs visages déconfits.

  • La sécurité par les airs

    Parmi les sujets soumis à la votation populaire, il y a cette demande d’un crédit de six milliards pour l’achat de nouveaux avions militaires. A la différence du dernier débat sur ce sujet, il s’agit, ici, d’un renouvellement complet de toute notre flotte aérienne ; d’où ce coût qui parait considérable, mais dont le paiement s’étirera et qui donnera lieu, comme toujours , à des accords d’échanges économiques compensatoires avantageux.

    Oui, toute notre flotte arrive à bout de souffle. Ne pas envisager son renouvellement dans les années qui viennent reviendrait à accepter un atterrissage de son efficacité et de sa crédibilité. Oh, bien sûr, il y a ceux qui nient l’utilité de l’armée en général. Après la crise politique liée à l’affaire des fiches et au débat sur l’organisation secrète de résistance pour le cas d’invasion et d’occupation, le Conseil fédéral avait demandé à une Commission consultative de réfléchir aux priorités d’une politique de sécurité, en regard des nouvelles réalités et des nouvelles menaces. Il en était découlé trois réflexions principales.


    Premièrement, il faut garder un cœur de compétence afin derépondre à la mission traditionnelle : une défense terrestre du territoire en cas d’invasion. Il s’agit ici de la formation et des équipement inhérents à nos forces terrestres. Elles ont été redimensionnées au cours des années. En effet, l’hypothèse d’une invasion traditionnelle parait aujourd’hui invraisemblable ; mais la continuité d’un effort, d’une présence, avec des troupes bien formées reste une manifestation de notre volonté d’indépendance, garantissant nos valeurs, nos libertés et notre démocratie fédéraliste.

    Toutefois, en regard des menaces réelles , il y a des priorités. L’une est d’avoir un service de renseignement performant, collaborant avec d’autres Etats, lequel doit nous permettre de débusquer des terroristes, de contrer leurs actions et dèjà leurs préparatifs. Sur ce point, il y a certainement à renforcer notre dispositif, avec les technologies les plus pointues.


    Enfin, il y a la nécessité d’une police du ciel efficace. Il y faut des avions performants, à la hauteur des menaces éventuelles. Ici, on se trouve à la connexion avec les engagements multiples de la Suisse vis-à-vis de la communauté internationale et en faveur de la paix. Rencontres diplomatiques à hauts risques, forums de discussions entre parties belligérantes, réunions, —constantes à Genève—, sous l’égide des organisations internationales. Eh oui, à ce niveau d’une politique de sécurité comprise au sens large, la Suisse neutre et disponible se doit à elle-même et au monde d’offrir une flotte militaire protectrice digne de ce nom. Puisse le vote du peuple faire que se prolonge une volonté et une image qui renforce la confiance dans une Suisse assumant pleinement son rôle.

  • Oui au congé paternité

    L’Assemblée du PLR suisse a refusé, à une voix près, le projet du Parlement sur le congé paternité. Dommage, mais cela démontre que ce parti est un cercle citoyen de libre discusssion et que des différences de position y sont parfaitement admises. Ici, certains opposants évoquent le besoin d’une réflexion plus large sur un congé parental ; qui s’inscrirait dans le débat sur le partage des tâches. Or, ne rien faire d’assez pressant, soit-disant afin de mieux faire plus tard n’est pas une bonne solution. D’autres opposants, plus traditionnels, craignent le coût financier et le poids économique. Or, le financement est prévu par le biais du régime des allocations pour perte de gain. Et le côut en découlant n’aura rien de vertigineux, aux yeux mêmes d’organisations patronales peu suspectes d’irréalisme.

    Franchement, permettre au père de prendre un congé de deux semaines dans les six mois qui suivent la naissance de son enfant, voilà un signe politique et un coup de pouce bienvenus en faveur de la famille qui s’élargit. Allons plus loin. Cet appoint paternel au congé maternité est de nature à encourager la femme qui travaille, afin qu’elle envisage précisément la maternité. Or, elles sont de plus en plus nombreuses à assumer cette double vie. Et, que l’on sache, une bonne natalité prépare l’avenir économique et social d’un pays comme la Suisse.


    Autre argument. Si l’on veut établir des barrières contre des surenchères sociales ignorant superbement les risques économiques, il importe de proposer des ouvertures justifiées et maîtrisables. C’est le rôle d’une droite libérale qui a vocation de trouver des équilibres. Alors, pour ceux qui s’interrogent sur cette Assemblée PLR divisée à ce sujet, disons leur de rejoindre la bonne moitié.

  • Ne pas fractionner l’histoire

    Tout mouvement massif de protestation , toute mise à jour tranchante du passé courent le risque de mutiler l’histoire au nom d’une bonne conscience. On veut condamner certains acteurs de cette histoire qui sont des repères nationaux ou locaux et qui, pour les plus célèbres, sont honorés avec les meilleures raisons. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas, en les replaçant dans leur époque, relever ce qui, dans leur parcours, est jugé sévèrement avec les yeux d’aujourd’hui. En clair, imaginer de déboulonner les statues de Churchill parce que, au temps de sa jeunesse victorienne, il partageait des opinions dévalorisantes à l’égard des Africains est une énormité autant qu’une insulte au peuple britannique et à tous ceux qui ont combattu le nazisme. Relever des aspects critiquables dans son existence, oui ; mais ce grand homme , une fois au pouvoir, est entré dans la grande histoire mondiale. A l’échelon local, David de Pury appartient à la mémoire neuchâteloise, ce qui justifie sa statue. Là encore, cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas, en parlant de lui, relever ce qui, aujourd’hui, nous gêne. On pourrait multiplier les exemples de ces figures ayant marqué leur temps et qui donnent envie aux militants anti-racistes de déboulonner leur statue.


    La réponse est connue. Il importe de transmettre la mémoire de ce drame et de ce crime que fut la traite des noirs. Bien sûr que oui. Cela doit passer par l’éducation, la transmission de connaissances historiques ; particulièrement à l’école. Ah oui, il faudrait généraliser un enseignement de qualité, objectif, complet. Or, que de failles, d’insuffisances dans l’enseignement de l’histoire. Il faudrait ne rien occulter, tout en mettant les choses en perspectives temporelles. Mais, puisque nous y sommes, quelques mots osés sur la traite des Noirs.


    Les Européens blancs qui l’ont pratiquée, ou utilisée par leurs investissements dans diverses sociétés, n’ont pas fait cela tous seuls. Ils se sont largement appuyés sur des notables africains locaux qui en triaient aussi profit. Eh oui, une vérité que les militants n’aiment pas voir. Les dénonciateurs actuels, africains, afro-américains, européens d’origine africaine devraient avoir l’honnêteté de le reconnaître. De même, devraient-ils savoir que les plus grands esclavagistes ont été les Arabes, les Ottomans et non les Européens blancs, aussi terrible qu’ait été l’action de ces derniers. Ajoutons encore un élément pour nous attirer attirer des réactions courroucées. Les manifestations récentes du pire racisme à grande échelle furent intra-africaines. Que l’on sache, au Ruanda l’affreux génocide ne fut pas une affaire de Blancs. Et l’Afrique est pleine de tensions ethniques.


    Alors, sans déni, mettons une barrière devant la tentative unilatérale de culpabiliser l’homme blanc. Invitons à regarder un passé lourd et beaucoup plus compliqué que ne le suggèrent les slogans. Regardons le ensemble. Discutons ensemble des meilleures manières d’éliminer le plus possible les préjugés et les discriminations au sein de nos sociétés démocratiques. Surtout, ne les laissons pas glisser vers le communautarisme. Certes, une personne d’origine africaine sera toujours porteuse d’une mémoire particulière . Mais l’homme politique genevois Manuel Tornare, très engagé contre le racisme est l’anti-sémitisme, a parfaitement raison de mettre en garde les manifestants virulents contre ce risque de communautarisme. On le voit aux États-Unis mais aussi en Europe. Dans les cités françaises, on est souvent Noirs, Nord-africains, Musulmans avant d’être Français. Certes, Les conditions sociales, économiques, scolaires sont des facteurs lourds. Mais il y a aussi le développement d’une dangereuse idéologie séparatiste et agressive. Nous n’en sommes pas là en Suisse. Évitons cette pente. Il faut qu’un citoyen genevois, un habitant voulant s’intégrer pleinement à Genève puisse s’accomplir, à titre individuel, comme un membre à part entière de la communaité genevoise. Cela n’occulte en rien les attaches particulières de chacun, mais c’est le vrai creuset d’une démocratie qui considère la personne avant les groupes définis selon leurs origines ou leurs religions.


    En conclusion, écoutons les messages des manifestants qui dénoncent des discriminations persistantes ; mais répondons en valorisant chaque personne en tant que telle. Car il y a un paradoxe : les anti-racistes trop virulents peuvent en devenir racistes et semer des germes de divisions au sein d’une démocratie qui a vocation d’ intégrer les différences dans une construction humaine et sociétale commune.

  • Le mariage pour tous et le droit à l’enfant

    A une large majorité, le Conseil national a béni le mariage pour tous dans sa version totale. Il a considéré que ce vote sans restrictions répondait à la volonté populaire, exprimée en février dernier : interdire les discriminations fondées sur le sexe. Il est à peu près certain que les Conseillers aux Etats, sentant le souffle du mouvement sur leurs nuques, se rallieront au texte. Un Référendum est probable mais, là aussi, à constater l’évolution des esprits, tout porte à croire que le peuple suisse bénira à son tour le mariage pour tous. Lorsqu’une société ressent en profondeur le besoin d’une réforme, on ne peut qu’en prendre acte. S’y opposer publiquement devient peine perdue.


    Pourtant, il y a de quoi se poser de bonnes questions. Soyons clair. Dans une société libérale, avec un état laïque de surcroît, chacun doit pouvoir vivre son existence en toute liberté sexuelle ; exclusion étant faite des pulsions violentes et criminelles, bien sûr. Les homosexuels, hommes et femmes, ont donc droit au même épanouissement que les hétérosexuels. On ne saurait non plus regretter la disparition de quelques discriminations persistantes encore liées au statut actuel du PACS.

     

    Non, la question légitime que l’on a le droit de se poser concerne les enfants. Elle se pose déjà, d’ailleurs, en ce qui concerne les couples hétérosexuels. Nous sommes entrés dans une époque où se proclame quasiment un droit à obtenir un enfant ; quelle que soit la manière dont on l’obtient. Cette ouverture laisse encore plus songeur lorsqu’il s’agit de couples homosexuels. Autrement dit, deux femmes, par exemple,— dont l’une recourra à la procréation assistée (PMA) et se fera féconder par le sperme d’un inconnu—, se retrouveront comme deux mères ensemble ou si l’on veut, dans une combinaison parentale de couple . Beaucoup applaudissent. Mais oui, ce qui compte c’est le désir d’enfant et l’amour qu’il recevra. Pas si simple. Il faut toujours se méfier du conformisme, autant de celui qui s’affiche comme étant progressiste que de celui qui est qualifié de conservateur. Ce qui est devenu politiquement correct n’est pas forçément une réussite incontestable. Le Progrès avec une majuscule n’existe pas. Il y a des psychiatres, des psychologues, des penseurs,—sans doute minoritaires aujourd’hui—, qui s’interrogent. Un enfant né dans ces conditions, avec deux hommes ou deux femmes reconnus officiellement comme étant ses parents, n’aura-il pas une difficulté à trouver, à développer son identité ? L’amour des adultes partenaires n’est pas tout dans cette affaire. On dira que, déjà, une femme en couple, par exemple, peut adopter à titre individuel. Ce n’est pas la même officialisation parentale des deux. On dira que l’accès au don de sperme pour l’une doit entrainer très normalement la présomption de maternité aussi pour l’autre. C’est le vote du National. Et si cela entraînait, même si on le nie, une difficulté supplémentaire chez l’enfant en développement ? On sait que la loi suisse ne protège pas totalement l’anonymat du donneur de sperme. L’enfant peut chercher à savoir qui est son père biologique. Il aura éventuellement besoin d’un sacré bon psy afin de trouver ses marques au milieu de ce trio improbable, qui l’aura pojeté dans ce drôle de monde.


    Enfin ! Pourquoi écrire ces lignes qui ne servent à rien ? Eh bien pour exprimer un malaise. On a voulu, dans une idée d’égalisation complète des situations, ouvrir aux couples homosexuels les mêmes possbilités d’obtenir l’enfant de leur désir. Or, cette ouverture pousse à l’extrême l’idée d’un droit général à l’enfant, y compris en recourant à la PMA. Dommage que le grand Simund Freud n’ait pas eu son mot à dire lors des débats parlementaires. Il eût peut être détonné avec ses réflexions sur le développement psychique et sexuel des enfants, la construction de leur identité en regard de leurs parents. Ah, vous avez dit Progrès !

  • Tous un peu racistes

    Dire son indignation à propos de l’étranglement d’un Afro-américain par un policier blanc n’est que se fondre dans une réprobation générale, oh combien légitime et nécessaire. Puisse le policier , et ses collègues passifs, être durement sanctionnés ! Cela étant, quelques réflexions sur les États-Unis et le racisme en général. La tension raciale,- là bas, est aussi ancienne et persistante que l’existence du pays. L’égalité civique et politique n’a pas effacé les discriminations de fait. En cause, surtout, le décalage économique, social, culturel qui est évident et qui creuse le fossé psychologique. Personne ne peut nier un à priori de méfiance brutale chez des policiers blancs, mais sans doute aussi chez des collègues de couleur, à l’égard des Noirs dans la rue. Mais en dehors des policiers ? Il est simplement objectif de relever que près de 90% des meurtres commis aux USA contre des Noirs sont le fait de Noirs et non pas de Blancs. Étonnant, non ? Cela tient à l’existence des gangs et à une violence intra raciale dans les quartiers à forte densité d’Afro-américains. C’est donc toute la question en amont qui est posée : celle d’une intégration économique et sociale en partie ratée ; comme dans les banlieues françaises.


    Pour ce qui est des Etats-Unis, il faut rappeler que c’est un pays viscéralement violent. Les armes sont partout. Quand un policier décide d’interpeller, ou même s’il croise un individu, il imagine toujours que celui-ci risque de sortir une arme. Il n’y a qu’à voir les procédures en cas d’excès de vitesse sur une route. Dans un portrait paru au journal <le Temps>, un artiste noir américain disait avoir toujours une attitude désarmant la méfiance ; par exemple , pas une main dans la poche. Assez incroyable. Il y a eu récemment le cas de la dame, effrayée parce qu’un passant noir lui avait demandé d’attacher son chien. Elle a appelé la police, craignant une agression. Ainsi va l’Amérique. Reprendre en main la police est indispensable mais cela ne résoudra qu’une partie du problème, qui est profond. Un point positif : dans les manifestations pacifiques ayant eu lieu, beaucoup de protestataires noirs et blancs ont défilé la main dans la main. Toutefois, on déconseillera à ces mêmes protestataires blancs de s’aventurer seuls dans des quartiers noirs à New-York, à Washington ou ailleurs. Nous nous souvenons personnellement de la mise en garde reçue à cet égard. C’est un fait indéniable. Bref, les choses sont toujours plus compliquées que ce que l’on croit. Jusqu’à preuve du contraire, il vaut mieux vivre dans une ville suisse…


    Mais revenons au racisme en général. Passionnante lecture des mémoires de André François-Poncet, ambassadeur de France en Allemagne de 1931 à 1938. Il nous fait comprendre comment se sont conjugués le ressentiment né des conséquences de la première guerre mondiale, du vieux nationalisme germanique et le développementent d’un anti-sémitisme ayant lui aussi des racines anciennes. On comprend mieux, médusés, comment tant d’Allemands ont accepté, ou n’ont pas voulu voir cette marche vers l’horreur. Le racisme a trouvé à ce moment son expression ultime et monstrueuse, transformant un appareil d’’Etat en criminel contre l’humanité. Mais, en deçà de ce degré d’horreur, le racisme ordinaire est le virus le plus partagé du monde. Même ceux dont la mémoire porte le poids terrible du racisme subi, les Juifs d’Israël, —-bien sûr pas unanimes—, ont ces réflexes de discrimination de monopolisation d’un territoire envers ceux qui n’ont pas la même identité historique et religieuse. Soyons lucides. Ce réflexe discriminant , fût-il sous une forme douce, accompagne partout et toujours le parcours de l’humanité.


    Il faut lutter contre lui. Mais l’effort pour neutraliser cette tendance se heurte à une difficulté, à une contradiction. Un enfant qui joue avec des copains ne verra pas si le copain est de couleur différente, ne saura pas s’il a une autre confession religieuse. En revanche, dès lors, qu’en grandissant, il s’assimilera à un groupe s’identifiant par la couleur, l’origine, la religion il revendiquera son identité propre par rapport aux autres. Ici, on pourrait appeler Rousseau à la rescousse. Dans le meilleur des cas, se construit une cohabitation pacifique. Mais, le risque du piège est évident. Comment neutraliser le complexe de supériorité, la méfiance, la crainte, une sourde agressivité ? Comment voir essentiellement dans l’autre un compagnon cheminant sur le même sentier, avec des valeurs communes ? C’est le rêve américain. Un peu français aussi. Or, il est partiellement raté.

     

    En conclusion, si l’on veut aller vers le mieux, en regard du racisme, il importe de reconnaître qu’il n’est pas seulement là où on le voit le plus, ni toujours dans le même sens. Une tendance au racisme est inhérente au groupe humain et à chaque humain. Osons le dire : même les militants contre le racisme , à leur insu, n’en sont pas exempts. Une fois ce constat réaliste admis honnêtement, on peut, honnêtement aussi, étudier des pistes pour le neutraliser et trouver les meilleurs équilibres possibles.

  • Le vélo n’est pas tout

    Il y a des choix qui ont toute leur valeur, à condition de ne pas les pousser au-delà du raisonnable, et au détriment d’autres composantes méritant aussi attention. Or, cette condition n’est pas remplie à Genève en ce qui concerne les modes de transport. On trouve, en outre, d’étonnantes contradictions en regard du but général affiché. De quoi s’agit-il ? La Ville de Genève , avec la bénédiction du Département cantonal des transports, a élargi la bande pour vélos sur les quais. Plus confortable pour eux, plus sûr. Les cyclistes pourront même pédaler côte à côte si affinités…Du coup, la deuxième file pour voitures est supprimée. Le bouchon en résultant devient gigantesque aux heures de pointe. Énervement, inconvénients, pollution évidemment accrue avec cet escargot sans fin, moteur contre tuyau d’échappement. On entend l’argument en réponse. Nombre d’automobilistes n’ont qu’à se mettre au vélo. Qu’en pensent les personnes un peu âgées, les mères et les grands-mères qui doivent emprunter les quais avec charges d’enfants à transporter ? L’autre jour, une grand-mère, dont la fille travaille en bureau, est allée s’occuper de ses petits-enfants qui habitent Versoix, elle-même habitant les Eaux-vives. Elle avait rendez-vous chez elle le soir. Elle a mis trois heures pour rejoindre ses pénates, grâce à la glorieuse décision sur les quais. Belle réussite ! On pourrait aussi parler de l’incompréhensible décision de mettre la rue de la Croix-Rouge à sens unique. Ah oui, vraiment, le mieux proclamé peut être l’ennemi du bien lorsque la psycho-rigidité se veut doctrine.


    Oh, il faut inciter les gens à opter pour la mobilité douce. Bien d’accord. Le vélo, quand c’est possible et pour qui c’est aisé, plutôt que la voiture. Mais puisqu’on parle de la vogue pour les cyclistes, parlons aussi éducation et solidarité. Les vélos électriques et, pire, les trottinettes de la même veine peuvent être dangereux ; notamment pour les champions de la mobilité douce : les piétons. Lorsque l’on habite et que l’on travaille en ville, être piéton, c’est le plus sain et le plus écologique. Eventuellement, bien sûr, les transports publics pour les plus fatigués ou ceux qui sont astreints à des trajets plus ou moins longs. Ces piétons qui viennent d’apprendre que les jeunes cyclistes, jusqu’à douze ans, peuvent les bousculer sur les trottoirs. A quand une grand manifestation des piétons contre les cyclistes, écologiques peut être mais pas toujours éduqués. ?Mais non, on ne désire pas une confrontation au sujet de la mobilité ; on souhaite une intelligence partagée. Demandez à des vieilles dame et à des mères de famille dans les parcs publics ce qu’elles pensent des cyclistes qui foncent, devant des policiers municipaux indifférents. Tellement plus facile de glisser des contraventions sur des voitures parquées !


    Bon, arrêtons ici ce billet d’humeur. On aime bien les cyclistes en général, plutôt non électriques et prisant l’exercice des jambes. On aime moins les trottinettes électriques qui filent et sur la rue et sur le trottoir. On aime beaucoup les piétons, même s’ils ne sont pas toujours adeptes de l’élégance. Mais l’élégance aujourd’hui ! Et on ne déteste pas les voitures, même si on pense qu’une bonne évolution, en ville, est d’y recourir moins quand elles sont moins nécessaires. Et l’on apprécie des bus , des trams performants.

    Mais il est bête et négatif de privilégier soudain abusivement le vélo, au détriment d’une fluidité automobile minimale aux heures de pointe, sur des axes incontournables. A quand un magistrat intelligent qui proclamera : <je suis piéton, cycliste, usager des transports publics, automobiliste suivant les cas. Le désire que ces modes de locomotion s’acceptent les uns les autres dans un souci d’équilibre raisonnable>. La décision pour les quais ne l’est pas. C’est ce que l’on appelle faire fausse route.

  • Exercer la raison

    Dans la vie des peuples comme dans celle de chacun, il y a un champs vaste laissé à l’émotion. Les dirigeants des régimes totalitaire l’ont toujours bien compris. Ils ont su exploiter cette émotivité collective qui peut faire entrer chacun dans une dynamique de masse. Hitler disait clairement s’adresser aux masses qu’il voulait exalter. La personne individuelle n’avait pas de valeur. Le fameux congrès nazi de Nuremberg est un chef d’œuvre du genre. Goebbels a été un artiste et un technicien de la propagande mobilisatrice. Les exemples analogues tirés de l’histoire foisonnent. Les exemples d’aujourd’hui, parfois moins spectaculaires, démontrent un savoir faire en la matière.


    On dira que, pour une démocratie dite libérale, ces dérives appartiennent à un monde étranger. Certes, le danger n’est en rien comparable. Toutefois, en démocratie, le risque est réel que la raison soit submergée par l’émotion . Bien sûr, il y a toute une construction institutionnelle avec des pouvoirs limités et des contre pouvoirs. En Suisse, au sommet ou à la base—-comme on veut—de cet édifice, il y a le peuple souverain. Notre démocratie semi-directe est une réussite particulière et historique. Cependant , un bon fonctionnement postule quelques exemplarités. Évoquons en quelques-unes. Un Gouvernement représentatif de la diversité fédéraliste et politique ; mais qui a la force d’éclairer le chemin à suivre. Un Parlement qui joue son rôle de représentation de l’électorat, qui débat publiquement ; mais qui sait, à la fin, entraîner le pays vers les décisions nécessaires. Une justice fédérale et cantonale qui donne confiance dans l’Etat de droit. Et puis, naturellement, le Peuple : informé et influencé par les partis, les partenaires sociaux, les grands groupes d’influence, les associations de toutes sortes et les médias. A chaque échelon, au-delà de la défense de points de vue et d’intérêts légitimes, la tentation de jouer sur l’émotion est présente. Prenons les médias. Quiconque a pratiqué le journalisme dira que c’est un beau et noble métier : appelant une capacité de compréhension, de curiosité et un talent d’expression. Mais tout journaliste qui résiste à la griserie de tenir un pouvoir, à la prétention et à l’excitation d’être un petit puissant conviendra que ce métier demande une grande conscience de son devoir et de sa responsabilité. Si un journalisme d’enquête, d’investigation est précieux pour la démocratie, il n’assume son rôle bénéfique que s’il se plie au devoir d’objectivité, de mesure, de mise en place dans le contexte d’une relation de faits. A cette condition, le journalisme est civique, il aide la personne à laquelle il s’adresse à réfléchir, en même temps qu’il l’informe. Ce journalisme de qualité est un stimulant pour la raison et non pas un excitant émotionnel.


    Il ne s’agit évidemment pas d’un appel au conformisme, comme si tous les acteurs évoqués de la vie du pays devaient penser et dire finalement la même chose. Surtout pas. L’information et le débat incluent La critique. Mais c’est une question de maitrise, de conscience civique qui, dans la diversité, sauvegarde l’équilibre général . C’est ainsi que peuvent se dégager les corrections, les visions, les décisions, les réformes progressives nécessaires. Il n’est que de se brancher sur l’actualité. On dira que l’après virus devrait nous ramener à ces principes fondamentaux. Beaucoup de commentaires ont été faits sur le besoin de réajuster la mondialisation économique sans jeter le bébé avec l’eau du bain ; sur un resserrement souhaitable de secteurs industriels stratégiques. Et puis, que d’orientations à mieux définir ! Dans le domaine énergétique, pour la protection écologique. Et cela sans mettre en péril les bienfaits d’une économie libérale ouverte. En privilégiant le meilleur du multilatéralisme, en rejetant tout nationalisme étroit, étouffant. Ce n’est pas simple. Il faudra beaucoup de discussions démocratiques, parfois vives. On a besoin d’une confrontation des opinions aboutissant à des décisions équilibrées ; pas de simplifications et d’une choc de slogans visant l’émotionnel.


    A la fin, une démocratie solide, efficace, évitant les dérives et préparant l’avenir sera celle qui s’adressera à la raison, à la réflexion, à la responsabilité du citoyen. On n’exluera jamais la part d’émotivité inhérente à l’homme et à une société ; mais le contrôle doit rester à la raison de chacun et de tous. La substance de la démocratie est liée à son exercice. N’est-ce pas aussi intéressant qu’honorable ?

  • Au nom du progrès

    C’est le titre d’un documentaire qui a passé dimanche dernier sur RTS2. Impressionnant et troublant.On apprend, par exemple, que des préoccupations écologiques avaient cours bien avant notre époque. Ainsi, l’extraction du charbon a été, en partie, choisie afin d’éviter l’utilisation intensive du bois, soit une déforestation provoquant de gros problèmes. Et voilà une accélération énorme de la pollution. Mais le charbon, trop dépendant du travail et des humeurs de la main d’œuvre, a été supplanté par le forage pétrolier , source de fortunes colossales pour des sociétés capitalistes et pour des pays sortis soudain du désert. Et puis l’agriculture. Le passage à une agriculture intensive, hautement mécanisée, avec recours massif aux pesticides a permis des rendements extraordinaires. Des préoccupations humanitaires n’étaient pas absentes de ce choix. Toutefois, cette exploitation intensive à grande échelle a laissé de côté des régions entières et appauvri la biodiversité. On l’a vu en Afrique mais aussi, spectaculairement, en Inde. C’est tout un équilibre socio- économique de petites exploitations assurant une subsistance locale qui a été remis en cause.

    Continuons cette revue. Il y a ce mélange trouble entre les développements scientifiques, industriels et financiers en temps de guerre, et leurs prolongements une fois revenu le temps de paix. La chimie allemande a inventé les chambres à gaz, puis elle a stimulé de nombreuses applications bénéfiques. Il y a enfin, cette prodigieuse utilisation de l’énergie atomique et les débuts de l’exploration du cosmos dans une ambiance de guerre froide. Simultanément, ,—les Etats-Unis donnant le rythme—, on a vu la formidable augmentation de la consommation dans la vie quotidienne. L’homme jouissant de plus en plus de l’énergie domestiquée. Cette explosion de la consommation a évidemment été encadrée et dirigée par les grands groupes d’intérêts, ce qui a fait manquer des rendez-vous qui eussent pu être décisifs. Sait-on, qu’aux Etats-Unis, les tramways électriques ont été acculés à la faillite pour laisser place aux véhicules privés et publics à essence. Sait-on que le Président Carter, dont on a sous-estimé la valeur, avait osé préconiser une consommation moins effrennée, plus sobre et un transfert progressif vers les énergies propres, notamment le solaire. Après sa défaite à la présidentielle, cette idée de meilleure orientation des choses a explosé en plein vol. Et dire qu’on y revient aujourd’hui !


    Bref, ce document multiplie des exemples et des analyses. On y trouve le positif et le négatif inextricablement mêlés. Surtout, on regarde, comme dans un film, la capacité de l’homme à pousser toujours davantage son élan, sa maîtrise des éléments, mais sans avoir une vue d’ensemble, un souci de mettre en balance . —et en anticipant—, les effets bénéfiques et les effets pervers. Bien des personnalités lancent des cris d’alarme. L’homme grandit, et se multiplie, sur une planète qu’il domine, mais qu’il appauvrit et dont il détruit des équilibres peut être vitaux ; peut être jusqu’à compromettre sa propre pérennité, si l’on admet que l’espèce humaine , sans doute parvenue au sommet du vivant, n’en est pas moins liée à toute la panoplie de ce vivant.

     

    Voilà pour un constat. Qu’en est-il des chances d’un redressement ? Osons une réflexion toute personnelle. L’histoire montre que les régimes autoritaires, propulsés par l’obsession de domination, s’enferment finalement dans le couloir étroit de leurs idéologies. Hitler, Mao, Staline et tous les autres. On peut se demander si la Chine, qui stupéfie le monde par son accession au premier cercle des puissants, n’implosera pas un jour ou l’autre. Trop de gens regardent ce pays inquiétant comme Mowgli hypnotisé par le boa de la jungle. Mais, les acteurs de nos démocraties occidentales n’ont-ils pas été souvent défaillants ? Tocqueville déjà, au milieu du dix-neuvième siècle, s’inquiétait du fonctionnement politique, économique et sociétal dans la jeune démocratie américaine. Même en Suisse, avons -nous toujours eu un Gouvernement suffisamment solide pour éclairer le chemin et y entraîner les forces vives du pays ? Question semblable à l’adresse du Parlement, des partis, des grands acteurs économiques, financiers, syndicaux, intellectuels, scientifiques du pays. Ajoutons toutes les associations qui constituent une part du tissus sociétal.


    Pourtant, seules les démocraties ont les composantes nécessaires à la recherche des équilibres. Alors, osons une espérance trempée dans un pari de relatif optimisme. Imaginons , qu’en ce siècle, une conscience collective et individuelle se développe plus et mieux. La Suisse a pour cela de bons instruments. Imaginons des gouvernants aux yeux ouverts, regardant loin et des deux côtés, capables d’ouvrir des voies, d’appeler à une cohhésion sociale, à des concordances sur les grands enjeux bien définis (économiques, écologiques, sociaux, scientifiques, politiques, humains…). Imaginons, qu’autour des centres de décision institutionnels, se vivifie un libéralisme responsable, et qu’une habitude de participation aux réflexions et aux décisions se fortifie ; chaque acteur portant à la fois la défense des intérêts qu’il représente et la volonté de concourir à l’intérêt général dans une dynamique de concertation. Du sommet de l’échelle jusqu’à la base, mais aussi en sens inverse, se renforcerait une démocratie de participation à réinventer un peu, évitant le mouvement mécanique et construisant des avancées de lucidité et d’équilibres. Ah oui, imaginons !


    Utopie, vœux pieux que tout cela ? Peut être. Mais l’histoire démontre que le progrès en droite ligne n’existe pas. Toute avancée a ses risques d’effets pervers. Toute performance peut avoir bousculé des rendez-vous, du coup manqués. Aujourd’hui, plus qu’hier, et dans le cadre ouvert qu’offrent les démocraties, on a de quoi prendre conscience de cette réalité : il n’y a pas de progrès avec une majuscule. Seule une perception large des enjeux, soupesant le positif et le négatif, peut nourrir une participation dessinant un avenir raisonnable. Si une telle évolution des esprits et des actions est possible, ce sera dans le cadre de nos démocratie et sous leur impulsion dans l’ensemble du monde. Il ne saurait y avoir de gouvernance mondiale, mais on peut souhaiter des convergences de lucidité et de responsabilité à une dimension mondiale. L’Athènes antique, avant de sombrer dans ses travers, avait inventé sa démocratie limitée. Un exemple à méditer. Alors oui, osons le pari de la confiance. Que, de nos démocraties, se lève une meilleure conscience de l’homme pour assumer sa vocation de gardien du royaume d’ici bas et de ses équilibres subtils.

  • Après le virus

    En politique, il faut choisir ce que l’on préfère : des continuités aveugles, des évolutions contrôlées, des révolutions radicales. C’est un peu caricatural , d’accord. Mais il y a un peu de cela. Souvent, au fil de l’histoire, des régimes, des pays pris au piège de l’immobilisme, s’enfonçant dans des continuités rigides et sans issues sont allés vers le mur : et souvent, ce dernier explose, ouvre la voie à l’illusion du meilleur, tirant à elle le pire. Cette réflexion générale seulement afin de nous interroger sur ce qui pourrait être l’après coronavirus.

    Reprendre complètement le cours des choses tel qu’il se déroulait avant ? Ce serait plus que dommage, peu responsable. Imaginer que tout changera de fond en comble, que l’économie mondialisée sera morte, que notre nouvelle manière de vivre enchantera les mânes de Jean-Jacques Rousseau ? Voilà qui n’a aucune crédibilité et qui, d’ailleurs, entraînerait une catastrophe sociale. Alors quoi ? Eh bien, dans le meilleur des cas, il s’agira d’inflexions parfois fortes, de réajustements, de rééquilibres, de comportements collectifs et individuels plus conscients des grands enjeux.


    Relevons quelques pistes. La mondialisation et le libéralisme d’ouverture des fontières ont eu beaucoup de retombées positives. Le virus n’est pas l’ange exterminateur d’un Tout puissant punitif. Ce n’est pas le mythe du déluge. Ce virus est une saleté, issu peut être, à l’origine, d’un manque crasse d’hygiène dans une province chinoise ; à moins qu’il faille croire à cette rumeur d’une fuite dans un laboratoire sis dans la même province. Il semblerait, qu’en Chine, cette affaire ait donné un coup d’accélérateur à des efforts d’éducation pour davantage d’hygiène et une relation nutritive plus saine avec certains animaux. A suivre. Mais, pour nous en Europe, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain en proclamant la mort de la mondialisation économique et celle du libéralisme d’ouverture. Il s’agit d’en repenser les termes. Est-il normal que, pour des raisons de coûts de production, nos pays européens en soient arrivés à dépendre tellement de fabrications faites en Chine ? A lévidence non. Une logique économique de rentabilité maximale a sacrifié des exigences stratégiques de sécurité et d’autonomie. Que nos hôpitaux européens, pris soudain à la gorge, aient dû, par différents canaux, importer de Chine des quantités considérables de masques, voilà un fait qui sera jugé sévérement par les historiens. Il faudrait parler aussi de tous ces éléments essentiels à notre modernité qui viennent d’Asie : on pense aux batteries pour les voitures électriques, aux puces de nos instruments de connunication, à l’emprise sur le numérique. L’Europe ne peut pas se laisser glissser dans une situation cachée de colonie, perdant gravement sa marge de manœuvre et son indépendance économique ; perdant les pouvoirs de décision en matière industrielle et financière. Le risque est réel. Autrement dit, sans tomber dans un protectionnisme destructeur de croissance, en gardant des échanges ouverts avec le monde, mais dans des équilibres de réciprocité, il y a les priorités stratégiques à rétablir. La politique de sécurité n’est pas que militaire. Elle est économique, sanitaire, identitaire. Elle est énergétique mais aussi écologique.

    Oui, l’écologie, précisément. Lorsque les écologistes réclament des changements brutaux et parlent de décroissance, ils font bon marché des effets économiques et sociaux qu’aurait un coup de barre irréfléchi. Sur ce point, la Gauche socialiste plus classique et une Droite connectée à l’économie ont une plus grande conscience des enjeux. En revanche, une majorité politique devrait déplacer le curseur afin que l’on passe d’une vision du court terme à une vision dirigée sur le long terme. Progressivement, il faut que les investissements privés et publics augmentent pour les énergies renouvelables, qu’une indépendance industrielles et financière suffisante soit assurée. Cette vision à long terme n’implique pas seulement le monde politique mais aussi les chercheurs, les entrepreneurs, les financiers et, finalement, l’ensemble de la population qui peut s’exprimer démocratiquement .


    Il y a aussi une autre exigence : le partage et l’éthique. En fait, et contrairement à ce que l’on entend souvent, ces notions sont à la source du vrai libéralisme philosophique, avec celle de La Liberté responsable. Il ne peut y avoir de sécurité, d’évolution maîtrisée sans des équilibres stabilisateurs. Un meilleur partage des richesses dans le monde, des investissements et des échanges plus justes avec des régions fragiles : c’est de la sécurité pour tous. Pensons au redoutable problème de la migration économique. Sans parler, bien sûr d’une sécurité collective pour la paix, qui était le rêve lors de la création de l’ONU. Hélas…Cela dit, l’idée de l’éthique en économie et en finance semble faire son chemin. Qu’elle le creuse toujours plus dans les années qui viennent !


    Enfin, il y a l’homme. Le confinement aura mis chacun de nous un peu plus face à lui-même ; non sans risque, d’ailleurs. Il aura offert une possibilité temporelle et géographique d’approfondissement intérieur ; peut-être quelquefois d’élévation au dessus du mouvement mécanique incessant de nos existences. Ce sale virus détestable, qui fait des victimes et met des personnes dans la difficulté, nous rappelle évidemment notre condition de mortels. La conscience de notre fragilité peut nous relier mieux au mouvement de la création qui va sans cesse de la mort à la naissance ; nous relier mieux à un souffle créateur cosmique, mais soulevant aussi, au creux de nos intimités, le mystère de nos âmes. Cette perception du non définissable peut nous aider à mieux définir les grandes questions et le sens de nos vies.