• Vers un retour de l’éthique

    Souvenir d’un échange avec un collègue dans les couloirs du Parlement fédéral, il y a bien des années. L’auteur de ces lignes,—un peu obsessionnellement désireux d’établir un lien entre les racines intellectuelles du libéralisme et l’action dans l’actualité—, insistait sur le fait que la philosophie libérale impliquait non seulement une volonté de liberté mais aussi une dimension éthique indispensable à sa survie ; y compris en matière économique et financière. La réponse fut assez sèche. Ce genre de phrase relèverait du pathos et d’une fausse bonne conscience naïve, presque agaçante. Une économie libérale aurait sa logique incontournable : la recherche de la rentabilité, génératrice de profit. Il en découlerait un effet de concurrence stimulante et de ruissellement finalement au bénéfice de tous.

    Des années après, le soit-disant pathos est au cœur d’un vrai débat. Bien sûr, l’effort de rentabilité est essentiel. Bien sûr le profit en est la mesure. Certes, trop l’oublier amènerait des conséquences négatives, y compris sur les retombées sociales. Seulement, il n’y a pas que cet aspect. On n’a pas tout évalué en en restant là. Le débat doit renvoyer aussi à la question de la responsabilité, de la justice et des équilibres durables, nationaux et internationaux. Exploiter les ressources d’un pays du Tiers-monde en rapatriant l’essentiel des bénéfices, sous réserve de ce que retiennent pour eux des notables du régime : est-ce du libéralisme responsable ? Non ! Pratiquer une industrie indifférente aux conséquences sur l’environnement, la pollution, le changement climatique, est-ce du libéralisme responsable ? Non ! Lorsqu’une entreprise a son siège dans un pays développé, utiliser au maximum une main d’œuvre bon marché dans des pays peu soucieux de l’humain : est-ce un libéralisme éthique ? Non !

    Dans cette optique, l’Initiative visant à obliger l’économie et la finance à respecter des critères éthiques dans leurs investissements est légitime. Vues sous cet angle aussi, les protestations spectaculaires de jeunes écologistes, dont une lycéenne suédoise est l’icône, sont des protestations et des pressions en partie bienvenues.

    En partie seulement ? Un vrai Libéral se méfie légitimement d’un excès de contraintes, de carcans, dans la vie économique comme pour l’existence individuelle. N’oublions jamais que l’enfer peut être pavé de bonnes intentions. Que Dieu nous préserve d’un Etat socialiste, étatiste omniprésent. Qu’il nous préserve aussi,—cela dit en passant—, d’une sorte de police des mœurs et d’un cadre étroit posé à La Liberté d’expression.

    Donc, on préfère une libre prise de conscience, des incitations, l’inflexion vers des comportements généraux et particuliers retrouvant les sources originelles ; cela afin de construire des sociétés à la fois libres, solidaires et responsables. Certains affirmeront que, sans réglementations précises, sans contrôles étroits le libéralisme, laissé à lui-même, ne corrigera ni ses excès ni ses dérives. Le corset étatique de fer serait donc inéluctable. C’est faux. On voit poindre aujourd’hui , et de plus en plus, des entrepreneurs, des banquiers, des investisseurs en général, de petits épargnants même et des consommateurs qui ne sont pas sourds aux cris d’alarme. L’éthique, la responsabilité sont des notions qui se sont reconnectées à leurs esprits. Oh, pas d’angélisme. Il y a encore bien des vents en sens contraire. Mais celui-là s’est vraiment levé et devrait se renforcer. Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain dans un déni de tous les apports. Mais de nouveaux équilibres sont imaginables, possibles. En cette période de l’année, disons que l’espérance n’est pas que pour notre au-delà.
    Bon Noël et bonne année.

  • Cette non douce France

    La France garde, à beaucoup d’égards, un charme qui nous attire. Elle a une grande histoire. Mais Charles Trenet ne pourrait plus chanter <douce France>. Elisabeth Badinter relève avec inquiétude l’ambiance délétère qui parcourt le pays. C’est plein de détestations réciproques. Il y a le mal des cités et le ratage de l’intégration des immigrés qui y sont confinés. C’est explosif. Nombre d’intellectuels,—avec de notables exceptions—, n’osent plus parler d’identité nationale et tournent le dos au récit patriotique traditionnel. Cela se prolonge dans l’école. Évoquer, par exemple, le bapthème chrétien de Clovis comme repère d’un début de la France comme telle ne soulève pas seulement une légitime interrogation des historiens ; c’est presque dénoncé comme du racisme ethnique et religieux. Enfin, la crise sociale actuelle démontre combien il est difficile pour la France d’adapter son fonctionnement étatique à ce que demanderont les réalités de demain. Les remous légers ayant entouré l’élection du Conseil fédéral font sourire en regard des turbulences françaises. Sait- on que, depuis 1947, la SNCF n’a pas connu une seule année sans grève.

    La France est-elle capable de conduire des réformes indispensables ? L’hostilité syndicale à la réforme des retraites élaborée par le Gouvernement a de quoi sidérer. Il fallait entendre ce conducteur de métro s’indigner d’une perspective l’obligeant à travailler jusqu’à 64 ans alors qu’il avait, dit-il, signé il y a quelques années un contrat lui ouvrant la porte du repos dès la petite cinquantaine. C’est à peine croyable . Pourtant, le Gouvernement a précisé que la fin progressive des régimes spéciaux ne concernerait pas les salariés de ces branches privilégiées s’ils étaient à moins de dix-sept ans de l’âge de retraite prévu. On mesure l’étalement dans le temps et, d’ailleurs, le coût persistant durant tout ce temps là. Les Français devraient constater que, partout en Europe, on envisage une élévation de l’âge de la retraite. Il s’agit d’une conséquence du vieillissement de la population, de l’allongement de la durée de vie et du rétrécissement de la frange des actifs auxquels il incombe de supporter cette solidarité entre générations. C’est pourtant évident : le financement du système est en jeu. Faute d’une réforme, il faudra bien, à la fois, augmenter les cotisations et les impôts. La France risquerait vraiment de devenir une exception ingérable. Un cheminot français de demain peut-il trouver juste et raisonnable de se retirer dans la cinquantaine et de profiter d’une retraite pleine jusqu’à 95 ans par exemple ? Eh bien oui, d’ après des syndicalistes qui ne se préoccupent pas des moyens de reprendre la maitrise d’un bateau en dérive.


    Oh, il y a les slogans de toujours. Taxer davantage les riches et les entreprises . C’est un ministre français de naguère, pourtant, qui avait dit justement que trop d’impôt tue l’impôt. En effet il y a des limites au-delà desquelles on étouffe l’investissement et la productivité économique ; donc on va vers une destruction de l’emploi. Certains, nichés dans les secteurs publics, se boucheront les yeux. Mais un déficit de la sécurité sociale accentuant gravement le déficit général de l’Etat ne pourrait que mettre la France et les Français en situation de fragilité et de vulnérabilité.


    Pour en revenir à la réforme des retraites, on espère que le Gouvernement français, bravant la fronde, tiendra bon sur l’essentiel. Mais si la crise devait durer, le Président Macron ne pourrait-il pas recourir au Référendum à la française. Il pourrait soumettre le projet au vote du peuple en s’engageant, avec ses ministres, dans une grande campagne d’explication des enjeux. Est-ce une illusion de penser , qu’à la fin, une majorité des citoyens bien informés sur tous les paramètres, se rendrait à la raison ? A défaut, le peuple prendrait la responsabilités des enlisements funestes qui en découleraient.

    Ah, qui chantera demain qu’il fera bon de vivre en France ?