• Accepter la mort pour maîtriser la vie

    C’était un privilège d’entendre récemment l’ancien Secrétaire d’Etat Charles Kléber parler des menaces qui planent sur la politique de la santé. De ce que l’on a entendu et de discussions plus générales tirons quelques réflexions.

    La science médicale fait des progrès inouïs et constants. Qui ne s’en réjouirait ! Quelle satisfaction, par exemple, d’entendre qu’une mère de famille atteinte d’un cancer avait les plus grands risques, il n’y a pas si longtemps, de voir son état s’aggraver, alors qu’elle a désormais les plus grandes chances de guérir ; et que cela devrait être encore plus le cas demain. Naturellement, cette médecine de pointe a un coût. Or, sur les coûts de la médecine , précisément, on constate de plus en plus les problèmes qui grandissent ; notamment les cotisations d’assurances devenues trop lourdes pour beaucoup, et en conséquence une prise en charge croissante par l’Etat, c’est-à-dire les contribuables.


    La première question qui se pose : où et comment économiser sans porter atteinte à une médecine de qualité pour tous ? La pratique du tarmed, des consultations raccourcies a été instaurée. Elle est bureaucratique et frustrante pour les médecins généralistes, dont on vante par ailleurs le rôle crucial d’aiguilleurs pour le patient. Certes, il y a la prévention dans la responsabilité individuelle. L’hygiène personnelle de vie , la nutrition, la mobilité, la mise à l’écart des substances nocives : autant de choses qui doivent être encouragées. Collectivement, la lutte contre les pollutions a toute son importance. Mais il y a un volet que l’ on n’aborde que sur la pointe des pieds. Et pourtant… La statistique nous apprend que quatre-vingt pour cents des coûts médicaux sont le fait de personnes qui n’ont en moyenne plus qu’un an à vivre. On entend tout de suite la protestation. <Êtes vous en train de dire que les personnes âgées ne devraient plus avoir droit aux soins ?> Bien sûr que non. Il ne saurait s’agir jamais d’un refus. La question doit être posée autrement. Quels soins, quelles décisions à prendre en commun à partir d’un certain stade de l’état de santé et de l’âge du patient ? En fait, c’est une interrogation qui a une dimension humaine, philosophique et spirituelle. En voulant tourner le dos, jusqu’à l’extrême des possibilités, à l’approche de la mort, en rêvant de gagner toujours plus de longévité, en nous accrochant à toutes les technologie de survie imaginables ne déraillons-nous pas, individuellement et collectivement ? Soyons honnête. Il est presque gênant d’écrire cela lorsque l’on est en bonne santé et que l’on ignore comment on réagira, même éventuellement très âgé, face à une maladie grave. Mais c’est une raison de plus pour souhaiter qu’un vrai débat se développe sur ces sujets, sans peur ni reproche. Une société qui fait tout, et risque de faire davantage encore afin d’oublier la mort n’est-elle pas en voie de déséquilibre ? Naguère, une ambiance, une éducation intégraient la fin de vie à l’ordre normal des choses.


    De telles questions fondamentales devraient être au cœur des échanges entre médecins et patients, notamment les plus âgés. Elles devraient être abordées avec l’entourage familial. C’est quelquefois le cas. Toutefois, les médecins n’ont souvent pas la formation humaniste et psychologique nécessaire. Et puis, sous la pression du temps, des contraintes bureaucratiques ils n’ont souvent plus La liberté de manœuvre leur permettant d’intégrer cette dimension du dialogue profond avec le patient. En milieu hospitalier, l’exigence d’efficacité technique prime. On comprend donc que le problème est bien plus large que financier. Il n’en demeure pas moins qu’un rééquilibre d’une pensée globale aurait également des effets d’économie à long terme. Rappelons qu’il y a des personnes qui, en toute liberté, choisissent exit pour échapper notamment à l’ acharnement thérapeutique, et dans la volonté de partir en étant maîtres d’eux-mêmes. Choix respectable s’il en est. Il y a bien sûr d’autres chemins ouverts dans l’intention de préserver sa dignité et sa maîtrise.


    Finalement, on ressent le besoin d’un vaste débat national qui stimulerait les réflexions personnelles. Tous les acteurs de la santé et de la médecine ont de quoi participer à un tel débat . Médecins, patients,, assureurs, politiciens qui décident du cadre, mais aussi des théologiens et des penseurs humanistes. On sait bien qu’il y a des mesures précises concrètes à envisager. On ne saurait contester le soutien impératif à la recherche médicale de pointe. On doit mettre à disposition cette médecine de qualité. Mais le besoin est là de nouer un dialogue pleinement humain, à toutes les étapes du parcours médical. En fait tout se tient. La menace financière bien réelle à laquelle nous sommes confrontés est liée aux idées sur la conception de la vie humaine. Postuler une vie meilleure pour chacun, branchée sur la solidarité entre générations, demande assurément que l’on réintroduise au cœur de la société le sentiment positif de la finitude. Il en va aussi d’une transmission de valeurs. Ce sera peut être un renouveau de notre siècle : rien de performant, de durable ne peut être accompli si tout ne se relie pas à la question du sens de la vie.

  • Un rêve libéral

    Après ces élections fédérales, le PLR genevois est secoué, contrairement au PLR vaudois qui perd, certes, un siège au Conseil national mais conserve superbement celui du Conseil des États. Du coup, la question des alliances revient fortement dans les discussions. Évidemment, si au deuxième tour pour les Etats à Genève, on avait eu un rassemblement des voix PLR_PDC_UDC etVerts libéraux derrière le candidat PLR, ce serait peut être bien ce dernier qui serait à la place du Socialiste ; comme chez les Vaudois. Et si, en plus, on n’avait pas eu cette affaire Maudet qui a jeté le discrédit sur le PLR et a incité nombre d’électeurs à le bouder ! N’abordons pas ici ce volet pénible dont les péripéties judiciaires ne tardent que trop.


    Les alliances. Il est clair que la discussion a une résonance à la fois cantonale et fédérale. Dans le Canton de Vaud, l’UDC et le PLR ont estimé que leurs divergences communes avec les options de gauche , plus la volonté d’avoir au moins un duo politiquement équilibré et représentatif à la Chambre des cantons valait de conclure une alliance électorale au deuxième tour. Pas à Genève où, de plus, le PDC, traditionnel partenaire du PLR, était farouchement contre. La question : continuer ainsi est- ce construire une machine à perdre dans toutes les élections au scrutin majoritaire ? Certes, des sujets clivants séparent l’UDC, tant nationale que cantonale, duPLR et du PDC. Les relations avec l’Union européenne, les modalités de la politique d’immigration et aujourd’hui les éléments d’une politique de l’environnement. En revanche, il y a des ponts évidents en matière de politique financière, de politique économique, sociale et sur la politique de sécurité ; autant de sujets où une Droite élargie peut contrer une Gauche unie redoutablement étatiste et voulant mettre l’économie libérale sous tutelle. Même sur les sujets durs, il n’est pas exclu trouver parfois des compromis avec certains UDC. On a vu qu’une Céline Amaudruz n’était pas toujours d’accord avec l’UDC zurichoise.


    Il y a donc lieu, notamment à Genève, de reconsidérer cette question des alliances ; mais cela sans renier les positions de chacun. Toutefois, ces réflexions nécessaires sur les alliances ne sauraient éviter un débat plus fondamental, indispensable et qui concerne la Droite libérale au sens large. Comment être libéral aujourd’hui ? En insistant bien sûr encore et toujours sur la valeur qu’est la Liberté. Mais ne doit on pas introduire davantage certaines composantes qui se réclament de la responsabilité. On ne peut plus dire simplement que l’économie libérale doit laisser le champ libre à une concurrence cherchant la meilleure rentabilité financière, le meilleur profit en jouant sur les prix. S’il convient de rappeler tout ce que l’économie libérale a apporté comme richesses particulières et générales, l’équation réduite à cela est devenue trop simple. Prenons les nouvelles exigences en matière de protection de l’environnement et de transport. On voit bien le danger que ces préoccupations, sous l’impulsion d’une Gauche-Verte, ne conduise à des excès fiscaux, bureaucratiques et réglementaires de toutes sortes ; que la Liberté personnelle et économique n’en soit fâcheusement affectée. C’est aux Libéraux de privilégier des incitations, de faire appel à une nouvelle conscience afin que de nouveaux paramètres guident les stratégies d’entreprise et les comportements des particuliers. Après tout, cet élargissement de l’approche est un retour à une philosophie libérale qui défend la liberté mais demande aussi la responsabilité . Oui, c’est dans les gênes d’une philosophie libérale de concilier ces deux termes.


    Et là, franchement, contre des propositions lourdement étatistes, il y a place pour des politiques cohérentes, larges, innovatrices, favorisant les nouvelles technologies, diminuant le gaspillage, la pollution, soutenant les comportements adéquats et permettant une croissance plus intelligente. A cette fin, ne pourrait-on pas envisager des coordinations de l’action politique regroupant le PLR-Le PDC-Les Verts libéraux-le petit PBD ? Et bien sûr, il devrait y avoir des recherches de compromis, mais quand quand c’est possible, avec les Socialistes, les Verts et aussi avec l’UDC. De telles majorités un peu structurées, non pas d’opportunisme mais d’équilibres, correspondraient très probablement à ce que souhaite une majorité des Suisses.

    Il y a donc bien deux débats à ouvrir simultanément au sein de la Droite au sens large. D’une part une réflexion sur des alliances électorales surmontant les différences ; d’autre part une volonté de réunir les bonnes volontés au service d’une bonne politique conjuguant au mieux liberté et responsabilité. Ne serait-ce que le rêve mélo d’un Libéral ? Et si c’était la condition pour un avenir humain durable !

  • La grave question identitaire

    Qui aurait pensé que la question identitaire, liée en partie à l’appartenance religieuse, referait surface avec tant d’acuité ? Le débat est vif en France. On se réfère à la loi de 1905 sur la laïcité pour justifier des positions ; soit , par exemple, une interdiction large du voile dans toutes les activités reliées à un service public, ou bien, au contraire, une interprétation large de la loi s’ouvrant sur la compréhension des affirmations extérieures de son identité religieuse et culturelle. A Genève, c’est la nouvelle Constitution qui a explicité les principes guidant les relations entre l’Etat et les Communautés religieuses. Une loi sur la laïcité en a découlé. Elle a été approuvée par le peuple genevois en votation populaire. Ainsi, par exemple, le voile n’est pas autorisé à quiconque se trouve dans l’exercice d’une activité directement en lien avec l’Etat : fonctionnaire, élue…


    A l’origine, cette affirmation de la laïcité résulta des tensions religieuses du x1x ième siècle. A l’époque, c’est vis-à-vis surtout d’un activisme politique, réel puis craint, de l’Eglise catholique que les bornes ont été posées. Aujourd’hui, il faut dire les choses clairement. Il s’agit surtout des relations avec une certaine façon de se revendiquer de l’Islam. Relevons que bien des Musulmans et des Musulmanes, chez nous et dans les pays d’origine, voient dans ces vêtements cachant peu ou prou la femme une entrave à sa liberté, à son humanité, une relégation choquante de son statut par rappport à l’homme. Ne parlons même pas évidemment de l’invraisemblable Burka. Il est curieux d’observer, à cet égard, un rétropédalage au détriment des femmes dans plusieurs pays musulmans, par rapport à ce qu’il en était avant : Turquie, Égypte, Tunisie. Là bas, des femmes luttent pour ne pas finir encagées.

    Le voile est un point de focalisation. Bien sûr, le débat doit être plus large. Ceux qui crient à l’Islamo phobie disent que l’identité au singulier n’existe pas. Il est vrai que tous nos pays occidentaux sont des agglomérats d’identités multiples. Au fil des invasions et des immigrations, nos populations ont été le résultat d’un brassage continu. C’est évidemment une vitalité et une richesse. Toutefois, le problème naît sur l’équilibre à tenir entre diversité, et une intégration suffisante de ces éléments pour assurer une cohésion légale, nationale, sociétale. Pour dire les choses autrement, comment ne pas mettre en péril des acquis laborieusement consolidés au travers de notre histoire ?


    Oui, la question de l’identité se prolonge sur des interrogations essentielles. Comment respecter la diversité culturelle et religieuse chez nous en exigeant simultanément l’adhésion pleine et entière au socle de valeurs communes ; en préservant des règles balisant le chemin de l’intégration nécessaire, excluant un communautarisme contraire à une telle intégration ? C’est à cette aune, et non en raison d’irritations, de rejets épidermiques, que l’on peut comprendre les impératifs de laïcité dans la sphère publique et la volonté légitime d’en écarter les signes ostentatoires .

    Un dernier mot. Les relations entre l’Etat, l’ensemble de la société et les églises chrétiennes, sans oublier les principales communautés juives, ont pu trouver leur point d’équilibre grâce aussi à l’évolution interne des responsables religieux qui ont accepté les critères de laïcité et le but général d’intégration. On attend des milieux religieux de l’Islam des positions beaucoup plus claires sur ce qu’on appellera la Pacte sociétal et politique. Il ne suffit pas de dénoncer , souvent avec un manque de véhémence, les exemples de radicalisation islamique . Il y aurait aussi une distance à proclamer hautement envers toute tentation d’un repli communautariste ; et cela sans s’abriter derrière un reproche selon lequel l’identité musulmane ne serait pas assez prise en compte. On ne veut pas de ce double discours dont un Taric Ramadan était un champion.

     

    Encore une fois, si l’identité est multiple, elle trouve son unité dans une adhésion sans restrictions aux valeurs qui nous lient; ce qui doit exclure toute dérive dissolvante vers le communautarisme. Il faut sur cette question de l’identité un langage de clarté, de vérité et peut être aussi, aujourd’hui, de courage.