• Calvin contre Calvin

    Retombé sur un petit livre brûlant et très bien traduit de Stefan Zweig. Il fut écrit vers la fin des années trente ; tout un arrière-fond pour ce Juif autrichien qui se donna la mort en exil, et en désespéré. On peut donc transposer la réflexion d’une époque à l’autre, mais l’époque et le sujet choisis ont de quoi perturber un vieux Protestant genevois. Son intitulé annonce la couleur : <conscience contre violence, ou Castellion contre Calvin. >

    Calvin avait quitté la France en protestant contre l’étau de l’église catholique. Chaque Chrétien devait être seul face à son Dieu dont la Bible seule disait la volonté. Mais, on le sait, un révolutionnaire arrivé au pouvoir devient souvent un terrible dominant. Calvin a voulu faire de Genève la nouvelle Jérusalem. La puissance de sa volonté, sa personnalité hors norme, la constance de sa ligne, son rayonnement intellectuel et théologique, la qualité de ses écrits, l’efficacité de ses réseaux ont eu une influence considérable bien au-delà de sa Cité exemplaire. De celle-ci, il fit un centre intellectuel irradiant. Il marqua une façon d’être et d’agir des Genevois, courant sur des des générations. L’héritage est trop spectaculaire pour qu’on puisse le banaliser ; et Stefan Zweig le reconnaît.

    Oui, mais à quel prix ? Sans exercer de charges publiques Calvin tint les autorités de Genève à sa main. Qu’il s’agisse de la foi, de la pratique religieuse, du comportement quotidien, tout devait aller selon ses prescriptions. Son interprétation de la Bible était la seule qui valait et gare à qui la contestait. Michel Servet, qui eut l’imprudence de venir le faire à Genève , le paya de la prison dans des conditions atroces et d’une mise à mort la plus atroce qui fût ; couvert d’insultes et de mépris par Calvin et Farel. Certes, arrêté en pays catholique, il n’aurait pas eu meilleur sort. Mais où était le jeune Calvin qui s’indignait contre la tyrannie éclésiastique catholique ?


    Un homme, un grand intellectuel, théologien et humaniste osa dénoncer le crime : Castellion. Ayant quitté Genève, il professait à l’université de Bâle et marquait les esprits par sa haute stature intellectuelle, à l’instar d’un Erasme par exemple. Pour lui, la Bible pouvait être sujette à bien des interprétations . Et même si telle ou telle pouvait essuyer la critique, aucune ne méritait de conduire ses auteurs aux supplices. Jamais le Christ n’avait préconisé cela. Tout au contraire, il avait subi le supplice à cause du dogmatisme sec des gardiens rigides de la loi. Calvin, par sa certitude implacable et sa dictature théocratique trahissait et le Christ, et les valeurs humanistes, et le fondement philosophique du protestantisme ; lequel mettait en avant la responsabilité personnelle.


    Calvin et Théodore de Bèze ne supportèrent pas cette dénonciation. Ils réussirent, par leurs pressions, leurs jeux d’influence, leurs insultes et leurs menaces à isoler Castellion, à empêcher largement la publication de ses écrits et surtout leur diffusion. Castellion fut tout prêt d’être, à Bâle, mis en accusation pour hérésie, à coups de témoignages manipulés. Il mourut opportunément juste avant, un an avant Calvin.


    Mais Zweig souligne un paradoxe, avec un zeste d’ironie. Aux Pays bas en lutte contre l’Espagne, ailleurs aussi, c’est au nom de la liberté de conscience que se levèrent des révoltés aux motivations religieuses et politiques. Et ces gens se réclamèrent de Calvin. Les Puritains qui fondèrent des communautés dans les futurs États-Unis étaient influencés par les idées de Calvin et eurent une influence déterminante. Autrement dit, c’est le Calvin du rayonnement intellectuel, celui qui posait des repères éthiques et moraux (rapport avec l’argent par exemple), qui passa à la postérité et non le dictateur tirant les ficelles d’une théocratie capable de briser ses opposants. Mais le Castellion mis en évidence par Zweig nous montre tellement bien que des idéologies, religieuses ou laïques, peuvent justifier les violences les plus inhumaines dès lors que leurs champions réussissent à étouffer la conscience critique et à faire accepter la banalisation de la violence. Alors oui : retenons en héritage le meilleur de Calvin et mettons nous du côté de Castellion pour en dénoncer le pire ; et du côté de Zweig pour en appeler à La Liberté de pensée, à l’intégrité et à la pérennité de la conscience.