• L’antisémitisme greffé sur un mal être

    On aurait pu penser que l’antisémitisme ne pouvait plus être que très marginal, très résiduel, qu’il avait quasiment brûlé dans l’horreur abyssale des fours d’Auschwitz. Eh bien, il faut se réveiller. Le mal n’est ,certes, pas généralisé, par comparable à ce qu’il en fut mais il demeure tapi dans les plis de nos sociétés. En France, il s’est infiltré dans des cortèges de gilets jaunes, et il s’est exprimé de manière honteuse. Comment est-ce possible ?

    C’est une chance d’être tombé sur Le Figaro du jeudi 14 février. On y trouve une interview de Delphine Horviller, femme Rabbin de France, rattachée évidemment à l’aile libérale du judaisme. Ses propos, réfléchis, intelligents sont très éclairants. Elle les résume par cette phrase : <l’antisémitisme n’est pas que le problème des Juifs>. En résumé, il se distingue du racisme ordinaire ; par exemple envers les Africains. Les Juifs , dans une sorte de projection déformée, seraient des autres comme nous : mais ayant souvent mieux réussi, s’étant épaulés entre eux, ayant obtenu des positions de pouvoir, d’influence, de richesse à notre place. Il est vrai que les vicissitudes de l’histoire en Occident, avec des chasses gardées les excluant, ont amené des Juifs à exceller dans certains domaines : l’économie, les finances, mais aussi la communication et les branches artistiques. Faute de reconnaître cet arrière fond historique, on risque de laisser affleurer des jugements critiques et des pensées corrosives. Delphine Horviller constate que les poussées d’ antisémitisme se greffent souvent sur un malaise social et politique. Cela explique qu’il ait pu s’infiltrer dans les cortèges de gilets jaunes, puisque ces derniers expriment un tel malaise.


    Vu sous cet angle, en effet, l’antisémitisme traduit une fragilité, une frustration chez ceux qui le portent en eux. Il y a un bouc émissaire. Or, il est incroyable de rejeter animalement ce qui est consubstantiel à notre héritage et qui est une partie fondamentale de nous-mêmes. Nous sommes, en Occident, les enfants d’une histoire judéo-chrétienne. Le judaisme est une matrice d’où sont sorties les grandes valeurs qui nous habitent. L’antisémitisme chrétien a été un non sens déplorable. Si Jésus s’est écarté des applications rigoristes de la loi juive de son temps, s’il a privilégié l’ouverture et l’amour, il ne s’en est pas moins inscrit totalement dans sa filiation juive. Être antisémite, c’est aussi le rejeter dans une part essentielle de son identité ; de la nôtre également.


    Bon ! Cela étant, que faire ? Dénoncer, condamner en justice, bien sûr. Indispensable. Mais cela ne suffit pas et peut même avoir quelques effets négatifs. Un effort d’explication psychologique, historique, pédagogique ne doit-il pas être renforcé ? L’Etat laïc ne peut s’impliquer mais il peut offrir des espaces, des supports. Il y a aussi des distinctions à faire comprendre. Par exemple, on peut montrer comment et pourquoi est né le sionisme, pourquoi les Juifs on eu besoin d’une terre refuge renvoyant à leurs racines. On peut vouloir la pérennité de l’Etat d’Israël tout en critiquant, sans auto-censure, la politique des autorités israéliennes à l’égard des Palestiniens. Cette critique légitime, nécessaire ne devrait jamais ouvrir la porte à un antisémisme.


    Oui, que faire ? Aux intellectuels, aux figures religieuses, aux politiciens, aux journalistes, aux enseignants peut être de s’engager dans ce débat moral, explicatif et introspectif ; en trouvant le ton juste, si bien trouvé par la Rabbin Delphine Horviller. Elle-même cite le philosophe Franz Fanon :< quand on dit du mal des Juifs, tends l’oreille parce que l’on parle de toi>. Message reçu.

  • Entre souverainisme et écologie

    En Suisse, les tenants de l’économie circulaire donnent de la voix ; et c’est tant mieux. L’idée est de faire en sorte que les produits fabriqués à l’intention des consommateurs durent plus longtemps ; que leurs éléments en bout de course soient recyclés et qu’un nouvel usage puisse être offert dans un nouveau produit. Évidemment, cela suppose un coup d’arrêt à des pratiques industrielles et commerciales visant uniquement le profit. Coup d’arrêt grâce à un renouveau d’éthique ou contraint et forçé par la loi ? C’est l’éternelle question pour un esprit libéral.


    A Davos, tous les regards se sont portés sur cette incroyable adolescente suédoise venue dire sa révolte contre nous tous ; nous tous qui, d’une façon ou d’une autre, gravement ou partiellement, contribuons aux lourdes conséquences de la détérioration du climat. Avec sa légère tendance autiste, son regard fixe, son obstination inflexible, sa souffrance personnelle culpabilisante elle affichait un contraste saisissant avec tous les hôtes capés du Forum invités à discourir. La photo où on la voit rencontrer Christine Lagarde , directrice du FMI, restera dans les archives. Mais tous ceux qui ont été saisis par cette présence sont évidemment bien loin de sa cohérence intransigeante. Qui d’entre eux préférerait prendre le train durant presque quarante heures plutôt que l’avion ? Encore, lorsqu’il s’agit de vols pour des besoins professionnels. Mais qui renonce vraiment aux vols polluants pour ses loisirs et prend le train afin de gagner une destination pas si lointaine en Europe voisine : Paris, Bruxelles, Venise, Florence etc…Et qui est vraiment prêt à vivre en cherchant le bonheur dans le strict nécessaire, comme le préconisent un Philippe Roch ou un Julien Perrot dont on entend parfois les témoignages à la télévision ?


    Allons, ne nous flagellons pas trop. Les prophètes font peu d’émules mais ont une influence sur les mentalités. On a vu, en Suisse, ces jeunes manifestant pour le climat ; même si l’un d’eux, en totale incohérence, avouait prendre l’avion pour aller s’éclater dans on ne sait plus quel lieu de villégiature festive. Mais une conscience se fait jour. Cela étant, rien n’est simple. Le Forum de Davos a aussi exprimé des inquiétudes au sujet de la croissance mondiale , qui détermine l’emploi et le niveau de vie. Les gilets jaunes revendiquent tout et son contraire, mais particulièrement un meilleur pouvoir d’achat. Le retour des souverainistes sur le devant de la scène, les éclats de guerre économique entre grands Etats, les cacophonies afaiblissant l’Europe dans le monde, l’effritement de la concertation multilatérale : tout a de quoi nous alarmer. Les prochaines élections européennes pourraient voir les victoires à la fois des Verts et des Souverainistes protectionnistes. On pourrait déboucher sur un nœud de contradictions. Le spectre de la dépression le disputerait alors au cauchemar du désastre climatique.


    Un équilibre d’avenir, rassurant pour les générations montantes, n’existera que dans des inflexions fortes et simultanées dans les deux domaines. Il y faudrait des efforts multilatéraux , nationaux, locaux est personnels. Il y a des epérances dans les adaptations possibles pour l’énergie, l’ industrie, le numérique, avec des emplois à la clé; mais il faudrait aussi une évolution dans les comportements.


    Sacré défi ! Dans le souffle des prophètes, serons nous pris, peu à peu mais pas trop lentement, dans les vents salutaires ?