02/05/2018

Souvenirs de Mai 68

A chacun, pourvu qu’il ait l’âge correspondant, ses souvenirs de Mai 68. Pour l’auteur de ces lignes, alors jeune rédacteur au Journal de Genève, ce furent plutôt les trois premiers jours de Juin. Le vent avait tourné. De Gaulle , à la radio, s’était ressaisi et avait retrouvé sa voix des grandes heures. Une énorme manifestation en sa faveur avait eu lieu sur les Champs-Elysées. Toutefois, la Sorbonne, l’Odéon et nombre d’usines étaient toujours occupés. L’essence était toujours rare ; d’où la folie d’être monté à Paris en voiture avec le coffre bourré de bidons d’essence.
Souvenir…Arrivant à la Sorbonne ressemblant à un camp de vacances, quoi de mieux que d’aborder une charmante étudiante en lui demandant de se situer iéologiquement. <Je suis marxiste-trostkiste- révolutionnaire> répondit-elle avec un joli sourire. C’était bon pour l’interview. Avec ce visage, la révolution était rassurante.


Mais soyons sérieux. Au fil du reportage, on observait que l’apparente conjonction entre étudiants et ouvriers était trompeuse. Ces derniers, visités aussi, voyaient en nombre d’étudiants des jeunes bourgeois se payant le luxe et l’ivresse du désordre ; tandis qu’eux avaient des revendications sociales et politiques, relayées notamment par la CGT et la Parti communiste. La Gauche en général se voyait déjà au pouvoir. Même le rigoureux Mendès-France y perdit sa lucidité. Les revendications sociales furent en partie satisfaites au terme des accords de Grenelles. Mais enfin, tout ça pour quoi ?


Eh bien, déjà à l’époque, un jeune journaliste , pourtant bourgeois et conventionnel, pouvait sentir que s’il y avait des ferments dangereux de dilution dans cette aventure, il y avait aussi une explosion explicable, qui avait quelque chose de nécessaire. Par exemple, tous ceux qui étaient sortis récemment de l’université,—à Genève aussi—, avaient éprouvé la rigidité, la scolarité un peu sclérosée de l’enseignement. Indiscutablement, il y avait quelque chose de pesant dans l’air ambiant. On pouvait dénoncer les dérives mais on sentait également une rafale d’air frais. Il y a bien sûr eu de la démagogie, des récupérations opportunistes, des pertes de pédales. Le vieux Jean-Louis Barrault s’écriant >Barrault est mort> était pathétique. Une Jeanne Hersch, droite dans ses bottes, ne se laissait pas ébranler et ne cédait rien sur son exigence de rigueur intellectuelle. Mais, si la violence dans les rues faisait horreur, il y avait en même temps une gaité, une chaleur humaine, une envie de rêver la société qui ne laissait pas indifférent. Tout était mêlé.


Récemment, Daniel Cohn-Bendit a très bien évoqué cet aspect, cette ambiance, cette soudaine joie de vivre. Lui, n’a jamais eu la moindre tentation marxiste. Étonnant de l’entendre, lui le Juif, dénoncer pareillement le totalitarisme nazi et le totalitarisme communiste. Naturellement, une Société et un Etat ne fonctionnent pas dans le rêve ; même s’il en faudrait plus à chacun et à tous. Que de décrues négatives, particulièrement dans l’enseignement et l’éducation, Que de réintégrations de certains jeunes dans les cercles les plus conventionnels ; tandis que d’autres n’ont plus très bien trouvé leur place. Rares ont été ceux qui ont vraiment réfléchi et ont pu ensuite se définir clairement. Il est amusant de lire dans la revue des deux mondes un dialogue fictif entre Charles de Gaulle et Daniel Cohn -Bendit. Tous deux moins bourgeois qu’un Pompidou. Ils sont en opposition bien sûr mais, par certains côtés, plus proches que l’on imaginerait. Sans doute cet idéalisme et cette manière de rêver sa vie dans l’action.


Il est intéressant de comparer les étudiants échevelés de 68 imaginant un monde nouveau et les manifestants d’aujourd’hui dans les universités. Ces derniers sont des conservateurs, assis sur des critères inadaptés et refusant des réformes indispensables. A cet égard, ils ressemblent, cette fois, à la CGT et aux cheminots. Même peur, d’ailleurs compréhensible, du changement et crispation. L’imagination, la volonté d’adaptation, —maïs dans sa froideur—, elle serait plutôt macronienne.
Que peut conclure, cinquante ans après, le jeune journaliste ayant plongé un peu dans cette ambiance ? Il y a eu une excitation, une ivresse, des illusions et des dérives aux conséquences lourdes. Mais il y a eu en même temps ungoût très fort de La Liberté, une envie d’inventer, de faire vibrer les relations humaines. C’est un parfum qui a laissé quelques traces. Et puis quand même, sur le terrain, moins de rigidités structurelles et morales. Encore que…Aujourd’hui, bien des choses nous font peur. Et si le mieux à retenir était de ne pas avoir peur de vivre pleinement sa vie et d’y inviter les autres ?

17:41 | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer | |  Facebook | | | |

Commentaires

Voilà qui fait du bien par où ça passe et je ne l'aurais pas imaginé sous votre plume. Et ça me change de la hantise de Décaillet pour cet héritage. Il m'a censuré à au moins trois reprises sur ce sujet.

Écrit par : Pierre Jenni | 02/05/2018

En Mai 68 on croyait encore au progrès social.

Jeanne Hersch, que vous évoquez, Jacque-Simon Eggly, insistait sur le fait que le ressenti de chacun de nous étant unique tel enseignement philosophique qui convient à l'un peut ou risque de ne pas pouvoir convenir à l'autre... le drame, pour un ressenti, fut le signe de la fin de Mai 68 lorsque nous vîmes portés hors de la Sorbonne ces trop nombreux étudiants drogués...

Il y a, Pierre Jenni, ceux qui censurent comme d'autres qui effacent en trichant pour fausser un profil des commentaires publiés

mais ce Mai 68 à l'heure où l'espoir concernant le progrès social est mort, l'élan l'accompagnant de même, d'un rêve, soudain... s'élève le merveilleux

Vers toi, mon Dieu,
mon coeur monte

pour l'Ascension... qui nous portera vers un renouveau

un regain d'espérance

Écrit par : Myriam Belakovsky | 06/05/2018

Les commentaires sont fermés.