22/11/2017

La leçon malgré lui de Frère Tariq

Sans trancher sur la seule base de témoignages relayés par les médias, laisssons la justice s’occuper éventuellement des accusations portées contre Tariq Ramadan au sujet de comportements répréhensibles qu’il aurait eus avec quelques jeunes femmes, voire des jeunes filles ; cela en profitant de sa position d’influence. Regrettons peut être que certaines, qui se présentent comme des victimes, n’aient pas su ou pu se rejoindre et adresser à temps , à visage découvert des dénonciations apropriées. Mais ici n’est pas le propos.


Ce qui importe ici est de relever la faible résistance d’intellectuels, de responsables politiques, médiatiques, administratifs ou autres face à la sinuosité et à l’ambiguïté du personnage habile et talentueux. On a assez d’informations pour savoir qu’il adapte très bien ses paroles et ses textes au public qu’il cible. Pour avoir été avec lui sur un plateau de télévision après les attentats de Madrid, il y a quelques années, nous nous souvenons de sa courbe dialectique : <je condamne ces actes mais…> Beaucoup était dans ce mais. Il évoquait des Musulmans pas assez respectés dans leur culture propre, leur identité, discriminés socialement et professionnellement. Il profitait de mettre en cause un contexte nous culpabilisant, expliquant en partie la dérive de certains jeunes. Et voilà, sans avoir l’air d’y toucher, le mal affreux, le crime impardonnable quelque peu enveloppés dans une habile sinuosité dialectique.


Autre exemple illustratif à propos de la lapidation , en certaines régions, de femmes ayant eu un contact sexuel hors mariage. On aurait pu attendre un simple et franc cri d’horreur, un appel à supprimer immédiatement et définitivement une telle abomination au nom de valeurs humaines universelles. Mais non ! Seulement un appel à un moratoire adressé aux pays où existe une telle pratique. Ne pas heurter de front les Musulmans intégristes et leur vision de la femme. Faire la part de la culture, inciter à une évolution autonome, en douceur : Ne surtout rien se voir imposé par un Occident de toute manière dépravé et décadent. A la lumière des révélations actuelles sur le personnage, cela ferait presque rire s’il ne s’agissait pas d’une horreur.


En revanche, rappelons les réactions intransigeantes lorsque tel journal, en Europe, use de sa liberté d’expression pour critiquer l’Islam, caricaturer Mahomet comme il le fait à propos d’autres religions. Rappelons que ce même Tariq avait agi afin que ne soit pas jouée la pièce de Voltaire sur Mahomet car elle heurtait trop, à ses yeux, la sensibilité des Musulmans.


Ainsi apparaît Tariq Ramadan, en réalité vrai petit fils du fondateur des Frères Musulmans. Or, il a su anesthésier nombre de gens en Europe, qu’il séduit habilement. Ces personnes se voient en esprits ouverts, tolérants. Ils mettent en garde contre la tentation de l’islamophobie. Ils comprennent son mais… à propos du terrorisme. Ils comprennent son souci psychologique et pédagogique à propos de la lapidation. Ils ne le considèrent nullement comme une menace insidieuse mais comme un interlocuteur intéressant.


Quelle mollesse de l’esprit et de l’instinct, quelle erreur ! Toutes choses égales d’ailleurs, on pense à ces intellectueéls complaisants envers le fascisme par allergie au communisme ; et, inversement à ceux, nombreux, qui fermaient les yeux sur le stalinisme par crainte de s’allier aux facistes, ou même aux démocrates mais tellement bourgeois capitalistes. Il y a enfin ceux qui préconisent de ne pas faire trop de bruit, par gain de paix, pensent-ils.


Aveuglement, manque de solidité, de force de conviction, indulgence ou indifférence coupable face à des dérives idéologiques, religieuses évidentes, perte de vue des principes cardinaux de notre vie en commun : l’histoire est remplie de ces personnes , de ces personnalités éminentes qui n’ont pas su percevoir et combattre aussitôt les germes de ce qui pouvait conduire au pire. Lénine, qui s’y connaissait en stratégie déstabilisatrice, parlait de ces <idiots utiles> qu’il fallait, précisément, utiliser. Gageons que Frère Tariq a bien compris le message.

Les affaires personnelles dans lesquelles Tariq Ramadan semble être mal engagé peuvent avoir une une conséquence plus large bénéfique ; celle de miner sa crédibilité , de réveiller les endormis sous hypnose, de susciter leur esprit critique, de les amener à retrouver un attachement solide, charpenté aux valeurs fondamentales qui sous-tendent nos Etats laïques et nos Sociétés démocratiques.

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12/11/2017

Un réquisitoire africain nuisible

Sans avoir assisté à sa conférence, on aura eu intérêt à lire, dans « Le Temps » du vendredi 10 novembre , le large compte rendu des propos tenus par l’écrivanin nigérian Uzodinma Iweala. Et on a le droit de considérer qu’ils expriment de la colère mais n’ouvrent aucun avenir réaliste. C’est, une fois de plus, le procès du colonialisme , de l’exploitation des Noirs par les Blancs. C’est un rappel de citations montrant le mépris avec lequel étaient parfois décrits les Africains. On ne peut, à cet égard, que déplorer les mots du Roi de Belgique Léopold 11 ou même du grand philosophe Emmanuel Kant. Le Conférencier en tire la conclusion que, notamment, toute la philanthropie actuelle en faveur de l’Afrique est viciée à la base par une conscience très insuffisante de ce passé . Il évalue des sommes gigantesques représentant ce qui aurait été volé à l’Afrique. Il réclame que soit beaucoup plus fortement exprimée une demande de pardon, et que des sommes correspondantes, au titre de réparation, soient versées sur un Fonds pour l’Afrique. Enfin, Il entend que ce Fonds soit entièrement mis à la disposition des Africains sans aucune intervention paternaliste des donateurs.

Or, cette position mérite une sévère critique. A l’époque du colonialisme, plusieurs personnalités s’y opposaient, persuadées que cela ne créerait que des problèmes à long terme. En France Thiers et Clémeceau furent de ceux-là. Mais, sans nier l’entreprise de domination, il serait déséquilibré de faire croire que le Continent noir pospérait avant, qu’il n’y a pas eu aussi des engagements nourris de belles intentions suivis d’effets positifs. Pensons à l’action sociale de certains missionnaires, aux médecins, aux constructeurs d’infrastructures, aux organisateurs administratifs. Tous n’étaient pas d’horribles racistes. Sans parler du racisme entre ethnies, souvent virulent et qui sévit toujours. On ne saura jamais ce que serait devenue une Afrique plus isolée, livrée à elle-même tandis que l’Europe et l’Amérique se modernisaient à grande vitesse. Quant à l’esclavage, un mot tout de même. Les plus grands esclavagistes en Afrique ont été les Arabes avec la complicité souvent de chefs africains. Et ce sont les Européens, les Américains, blancs et chrétiens, qui ont, les premiers, mis fin à cet odieux marché humain.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il est évident que les Etats occidentaux, les organisations internationales, les fondations philanthropiques doivent envisager de plus en plus un partenariat égalitaire avec l’Afrique. C’est difficile mais il le faut : moralement et pour les équilibres réciproques, humains, sociologiques, sécuritaires, économiques. A la fin du siècle, 40% de la population mondiale sera africaine et l’on subira un réchauffement climatique. Si on ne trouve pas des équilibres, il y aura des migrations accélérées, aussi massives qu’incontôlables.

On ne cheminera dans le bon sens que si Les Africains, pour leur part, s’inscrivent dans un tout autre esprit que celui affiché par le conférencier accusateur. Heureusement qu’il y a des intellectuels africains qui tiennent un discours très différent. Si la question du partenariat nécessaire se pose bien sûr notamment aux Européens, elle se pose encore davantage aux Africians. Lorsque, par exemple, un Centre de formation au Cameroun dépérit après que les coopérants ont remis les clés et la pleine responsabilité à leurs collègues africains : est-ce la faute du colonialisme ? Lorsqu’un hôpital et la formation de médecins ont été financés par des Suisses et, qu’ensuite, tout s’effondre : est-ce la faute du colonialisme ? Si tant d’argent versé pour des actions de développement sur le terrain finit dans les poches de notables corrompus : est-ce la faute du colonialisme ? Certes, il y a toutes les relations perverses entre des entreprises multinationales, des montages financiers et des notables sur place. On en parle beaucoup en ce moment. Il n’en reste pas moins que rien de durable ne se fera si les Africains, ensemble et dans leurs Etats respectifs, ne mettent pas de l’ordre dans les fonctionnements publics et privés. N’en déplaise à notre écrivain nigérian, il est indispensable que les partenaires occidentaux s’assurent du suivi des investissements, de leurs retombées sur le terrain pour les populations et tirent l’alarme contre la corruption. En fait de perte d’autonomie, les Africains sont bien davantage menacés par les Chinois sans états d’âme que par les anciens colonisateurs.
Alors, oui aux efforts, si essentiels pour les uns et les autres, afin d’établir un partenariat dynamique, contrôlé et fécond. Non à des versements énormes et sans contrôle au nom d’une repentance stérile. Cela n’empêche évidemment pas un examen critique, objectif et complet sur la période coloniale. Il faut l’assumer mais ne pas en tirer des conclusions idéologiques débouchant sur des impasses. Finalement, ce genre de réquisitoire ne rend service à personne ; encore moins aux Africains.

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