12/11/2017

Un réquisitoire africain nuisible

Sans avoir assisté à sa conférence, on aura eu intérêt à lire, dans « Le Temps » du vendredi 10 novembre , le large compte rendu des propos tenus par l’écrivanin nigérian Uzodinma Iweala. Et on a le droit de considérer qu’ils expriment de la colère mais n’ouvrent aucun avenir réaliste. C’est, une fois de plus, le procès du colonialisme , de l’exploitation des Noirs par les Blancs. C’est un rappel de citations montrant le mépris avec lequel étaient parfois décrits les Africains. On ne peut, à cet égard, que déplorer les mots du Roi de Belgique Léopold 11 ou même du grand philosophe Emmanuel Kant. Le Conférencier en tire la conclusion que, notamment, toute la philanthropie actuelle en faveur de l’Afrique est viciée à la base par une conscience très insuffisante de ce passé . Il évalue des sommes gigantesques représentant ce qui aurait été volé à l’Afrique. Il réclame que soit beaucoup plus fortement exprimée une demande de pardon, et que des sommes correspondantes, au titre de réparation, soient versées sur un Fonds pour l’Afrique. Enfin, Il entend que ce Fonds soit entièrement mis à la disposition des Africains sans aucune intervention paternaliste des donateurs.

Or, cette position mérite une sévère critique. A l’époque du colonialisme, plusieurs personnalités s’y opposaient, persuadées que cela ne créerait que des problèmes à long terme. En France Thiers et Clémeceau furent de ceux-là. Mais, sans nier l’entreprise de domination, il serait déséquilibré de faire croire que le Continent noir pospérait avant, qu’il n’y a pas eu aussi des engagements nourris de belles intentions suivis d’effets positifs. Pensons à l’action sociale de certains missionnaires, aux médecins, aux constructeurs d’infrastructures, aux organisateurs administratifs. Tous n’étaient pas d’horribles racistes. Sans parler du racisme entre ethnies, souvent virulent et qui sévit toujours. On ne saura jamais ce que serait devenue une Afrique plus isolée, livrée à elle-même tandis que l’Europe et l’Amérique se modernisaient à grande vitesse. Quant à l’esclavage, un mot tout de même. Les plus grands esclavagistes en Afrique ont été les Arabes avec la complicité souvent de chefs africains. Et ce sont les Européens, les Américains, blancs et chrétiens, qui ont, les premiers, mis fin à cet odieux marché humain.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il est évident que les Etats occidentaux, les organisations internationales, les fondations philanthropiques doivent envisager de plus en plus un partenariat égalitaire avec l’Afrique. C’est difficile mais il le faut : moralement et pour les équilibres réciproques, humains, sociologiques, sécuritaires, économiques. A la fin du siècle, 40% de la population mondiale sera africaine et l’on subira un réchauffement climatique. Si on ne trouve pas des équilibres, il y aura des migrations accélérées, aussi massives qu’incontôlables.

On ne cheminera dans le bon sens que si Les Africains, pour leur part, s’inscrivent dans un tout autre esprit que celui affiché par le conférencier accusateur. Heureusement qu’il y a des intellectuels africains qui tiennent un discours très différent. Si la question du partenariat nécessaire se pose bien sûr notamment aux Européens, elle se pose encore davantage aux Africians. Lorsque, par exemple, un Centre de formation au Cameroun dépérit après que les coopérants ont remis les clés et la pleine responsabilité à leurs collègues africains : est-ce la faute du colonialisme ? Lorsqu’un hôpital et la formation de médecins ont été financés par des Suisses et, qu’ensuite, tout s’effondre : est-ce la faute du colonialisme ? Si tant d’argent versé pour des actions de développement sur le terrain finit dans les poches de notables corrompus : est-ce la faute du colonialisme ? Certes, il y a toutes les relations perverses entre des entreprises multinationales, des montages financiers et des notables sur place. On en parle beaucoup en ce moment. Il n’en reste pas moins que rien de durable ne se fera si les Africains, ensemble et dans leurs Etats respectifs, ne mettent pas de l’ordre dans les fonctionnements publics et privés. N’en déplaise à notre écrivain nigérian, il est indispensable que les partenaires occidentaux s’assurent du suivi des investissements, de leurs retombées sur le terrain pour les populations et tirent l’alarme contre la corruption. En fait de perte d’autonomie, les Africains sont bien davantage menacés par les Chinois sans états d’âme que par les anciens colonisateurs.
Alors, oui aux efforts, si essentiels pour les uns et les autres, afin d’établir un partenariat dynamique, contrôlé et fécond. Non à des versements énormes et sans contrôle au nom d’une repentance stérile. Cela n’empêche évidemment pas un examen critique, objectif et complet sur la période coloniale. Il faut l’assumer mais ne pas en tirer des conclusions idéologiques débouchant sur des impasses. Finalement, ce genre de réquisitoire ne rend service à personne ; encore moins aux Africains.

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Commentaires

"constructeurs d’infrastructures"

Quelles infrastructures? Toutes les voies de communications aboutissaient aux ports pour l'exportation vers l'Europe. Aucune route pour relier les pays entre eux.

https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9seau_des_routes_transafricaines

Et je ne parle même pas des chemins de fer. Ou plutôt si, parlons en:

https://belgeo.revues.org/11266

"En fait de perte d’autonomie, les Africains sont bien davantage menacés par les Chinois sans états d’âme que par les anciens colonisateurs."

On ressort le péril jaune...

Soyons sérieux, les Chinois ont une politique d'investissement en Afrique plus équilibrée que ne l'a jamais été celle des européens. Ces européens qui voudraient être toujours les seuls à piller le continent. Avec la complicité de dirigeants corrompus qu'ils soutiennent militairement au besoin. Et la liste est très très longue.

http://www.bilan.ch/economie-plus-de-redaction/chine-afrique-un-nouveau-modele-dinvestissements

"Sans parler du racisme entre ethnies, souvent virulent et qui sévit toujours."

Parlons en au contraire. Qui a tracé les frontières? Qui a exacerbé les conflits ethniques?

On pourrait aussi parler de la politique africaine de Kadhafi. Ce n'est pas pour rien qu'il a été éliminé.

Écrit par : Daniel | 12/11/2017

Ne soyons pas naïfs, l'Afrique est malade depuis toujours de la politique menée par les pays occidentaux.

A méditer:

http://reseauinternational.net/la-recolonisation-de-lafrique-par-la-guerre-sans-fin-pambazuka-news/

Écrit par : Daniel | 13/11/2017

Pour ce qui est du réseau routier et ferroviaire: les Etats africains sont indépendants depuis plus d'un demi-siècle et ils reçoivent de l'aide au développement depuis pas mal de temps. S'ils construisaient des routes et des chemins de fer au lieu d'acheter des immeubles sur la Côte d'Azur ou de collectionner des Lamborghini, le problème serait réglé depuis longtemps, vous ne croyez pas?

Ou est-ce que c'est aux Européens d'aller construire des routes pour eux? Je pense, en effet, que ce serait une meilleure solution, plutôt que de leur verser de l'argent.

Pour ce qui est des conflits ethniques et des frontières: j'aime bien l'idée de groupes ethniques pur délimités par des frontières, pas vous? Le multiculturalisme fonctionne à merveille en Europe, mais en Afrique, il faut que chaque ethnie soit regroupée purement entre elle et surtout sans mélanges, n'est-ce pas? Sinon, il faut zigouiller tout ceux qui ne sont pas comme nous.....

Écrit par : Choupette | 13/11/2017

Daniel nous sort tous les poncifs des tiers-mondistes des années 60. Du Ziegler dans le texte...
Tout est faux : "Toutes les voies de communications aboutissaient aux ports pour l'exportation vers l'Europe. Aucune route pour relier les pays entre eux."
Peut-être parce que le pays voisin était sous domination d'un pays concurrent ?
Vous imaginez les Anglais au Nigeria favoriser les Français à côté ?

"En fait de perte d’autonomie, les Africains sont bien davantage menacés par les Chinois sans états d’âme que par les anciens colonisateurs."
"On ressort le péril jaune..."
En fait, les Chinois achètent de grandes terres pour assurer leur propre approvisionnement. Cela sera au détriment des Africains, déjà du point de vue de l'eau...

"Sans parler du racisme entre ethnies, souvent virulent et qui sévit toujours."
"Parlons en au contraire. Qui a tracé les frontières? Qui a exacerbé les conflits ethniques?"
Encore un contre-sens. Quand les Blancs ont découvert l'Afrique, ils ont rencontré des gens en conflit permanent les uns contre les autres. Ce qui est d'ailleurs le premier facteur de sous-développement de ce continent. Quand une tribu arrivait à sortir le nez de l'eau, la tribu voisine débarquait chez elle, pillait tout et emmenait tout le monde en esclavage...
La colonisation a plutôt joué un rôle d'apaisement de ces conflits, comme la création de la Yougoslavie entre ethnies maintenant bien connues et qu'on ignorait du temps de Tito...

"On pourrait aussi parler de la politique africaine de Kadhafi. Ce n'est pas pour rien qu'il a été éliminé."
On sombre dans le ridicule absolu. Les Africains se convertissent de plus en plus à l'islam, mais cela ne les rend pas arabophiles pour autant. Allez vivre quelques temps en Mauritanie...

Et à ce propos : on sent que Daniel n'a qu'une vision livresque de l'Afrique...

Écrit par : Géo | 13/11/2017

Choupette@ "Ou est-ce que c'est aux Européens d'aller construire des routes pour eux? Je pense, en effet, que ce serait une meilleure solution, plutôt que de leur verser de l'argent."
Mais on fait les deux ! On leur construit des routes* ET on leur verse de l'argent. Et après les églises organisent des manifs pour supprimer la dette africaine. Le système est réglé comme du papier à musique.
Nous payons TOUT en Afrique. Il n'y a pas une route, une école, un dispensaire ou quoi que ce soit qui ne soit pas payé par les impôts des Européens. Pas des Américains, ils ne sont pas fous. Maintenant un peu par les Chinois, mais ce ne sera pas gratuit.
Et alors, quand les Congolais coincent Glencore qui a déjà investi 140 millions USD pour une concession minière en lui demandant une petite rallonge de 585-140 = 445 millions, tout le monde hurle au scandale sans se demander où iraient ces millions...
Il faut que les pays africains change de gouvernance. Mais comment le leur imposer ? On ne peut faire la révolution à leur place et les re-coloniser serait un peu mal vu...

* et les sociétés qui ont gagné le marché payent des pots-de-vin, en prime...

Écrit par : Géo | 13/11/2017

La mode est de plus en plus à la victimisation.
Il faut bien reconnaître cependant que les victimes ont souvent été mal traitées, comme l'ont été les lanceurs d'alerte.
Ce qui n'explique ni n'excuse certains excès délirants de la mode actuelle.
Quant aux propos que vous citez, ils sont typiques, notamment dans ce qu'elles omettent de dire, de certains idéologues en mal de publicité.

Écrit par : Mère-Grand | 13/11/2017

Je l'ai déjà placé quelques fois, mais les blogs sont éphémères et cela mérite d'être connu...
La revue "Un seul monde", l'organe de la DDC (Direction pour le développement et la coopération suisse)de mars 2008 dans l'éditorial "Périscope" indiquait:
"Entre 1990 et 2005, les guerres ont coûté à l'Afrique l'équivalent de quelque 353 milliards de francs. Ce montant comprend les coûts directs des conflits (...)
Il correspond à peu près au volume de l'aide internationale attribuée au continent noir durant cette même période."

Écrit par : Géo | 13/11/2017

ah Jacques Simon, le bon vieux réac comme on les aime, bien paternaliste, bien confit dans ses certitudes de bon blanc nourri à la double crème de Gruyère.

Et surtout pas d'argent avec les Africains, sinon ils vont le boire...

A la trique, c'est la seule chose qu'ils comprennent.

Écrit par : Anastase | 13/11/2017

Ah Anastase, pauvre 68tard frustré sous les oripeaux d'un généticien délirant qui pense que les races n'existent pas et que les pygmées mettent au monde des géants blonds, pauvre Dédé-la-science obligé de déverser sa bile dans des journaux dont la spécialité est la haine à l'état pur : Charlie-Hebdo, Siné-Hebdo...

Écrit par : Géo | 14/11/2017

Monsieur Eggly, je trouve votre billet particulièrement mal placé au vu des dernières révélations qui remettent le projecteur sur la Suisse et sa complaisance envers les sociétés actives dans le négoce de matières premières.
https://www.publiceye.ch/fr/medias/communique-de-presse/paradise_papers_une_lumiere_crue_sur_le_secteur_des_matieres_premieres/?pk_campaign=Newsletter_November_F_ParadisePapers&pk_source=Newsletter

Écrit par : Pierre Jenni | 14/11/2017

Lisez aussi les commentaires, Jenni. En particulier ceci :
"Et alors, quand les Congolais coincent Glencore qui a déjà investi 140 millions USD pour une concession minière en lui demandant une petite rallonge de 585-140 = 445 millions, tout le monde hurle au scandale sans se demander où iraient ces millions.."
Je suis particulièrement reconnaissant à M.Eggly d'avoir relevé ce discours aberrant, et aussi le fait que "le Temps" lui donne cette place : deux pages entières...
Je n'ai malheureusement plus de blog et n'ai pas pu dénoncer ailleurs ce quasi-délire. Donner 97'000 milliards de dollars à l'Afrique, vous réalisez ce que c'est, Jenni ?

Écrit par : Géo | 14/11/2017

L'esclavage, malheureusement, n'est pas une légende.
La colonisation non plus.
Mais tant de missionnaires, eux, sans gagner un sou, missionnaires religieux sur le terrain ont apporté l'eau, les canalisations.
Les hôpitaux, les écoles (juste après la Seconde guerre mondiale, les écoliers suisses envoyaient livres cahiers, plumes, crayons, gommes, manuels et autre matériel et desseins pour ces écoles).
Parrainages entre classes d'ici et d'Afrique.
Correspondance.

Il y avait, côté adultes, cependant une sorte de fermeture, de préjugé tenace.

Jaillirent les merveilleux gospels et negro spirituals_ les cœurs s'ouvrirent, cette fois, pour de bon.

Inoubliables de chez nous Compagnons du Jourdain.

Nos jeunes, leurs parents, n'ont rien à voir avec les reproches que nous lisons et n'ont aucun pardon public à demander.

Quant aux dédommagements... money is money...

Nous n'ignorons pas les montants "officiels" des sommes fabuleuses dont disposent certains grands dictateurs africains.

Puissent-ils ne pas oublier leurs sujets.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/11/2017

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