21/08/2017

La grande question du pardon

D’avoir eu la chance d’écouter un document de France Culture permettant d’entendre feu le philosophe Vladimir Jankélévitch d’une part, de lire le dernier ouvrage d’Eric- Emmanuel Schmitt d’autre part : voilà de quoi réfléchir sur la question du pardon. L’écrivain propose quatre nouvelles où le pardon apparaît soit comme étant insupportable à celui auquel il est destiné, soit comme étant une conclusion tragique mais sublime de destins entrecroisés. Le roman a cette caractéristique, lorsqu’il est vraiment porté par le souffle de son auteur, de toucher certaines réalités au cœur ; tandis que l’argumentation , trop distante, trop cérébrale fait moins ressentir et partager ce dont il est question.
Mais on est bien à vif avec Vladimir Jankélévitch lorsqu’il écrit ou s’explique au sujet du pardon. Relevons que ce Juif de confession et de tradition, mais non religieux, a vu dans le Christianisme originel, c’est-à-dire branché sur le Christ, l’étape ultime du pardon inconditionnel.Non pas, donc, seulement un effort, une vertu permettant de surmonter le tort ou la souffrance infligés par un ou des autres ; mais une sorte d’épuration de son être, écartant tout paramètre, enveloppant l’âme et l’esprit comme une évidence impérieuse et naturelle. Seul ce pardon là réssuciterait ce qui aurait été abîmé, redonnerait à la séquence humaine sa pleine densité et sa véritable espérance. Mais qui, à part le Christ et quelques saints ont-ils pu, peuvent-ils incarner dans l’amour un tel accomplissement ? On pense d’ailleurs au passage mettant face à face Jésus revenu et le grand inquisiteur dans les frères Karamazov de Dostoievski. Le progrès, dans cette humanité si conflictuelle, n’est-il pas déjà d’établir un Droit juste et de punir ceux qui le bafouent. Et, face aux terroristes, la priorité n’est-elle pas d’abord de les débusquer, de les pourchasser et de les neutraliser ? Pourtant, dans cette histoire de l’humanité, les prophètes de l’inaccesible ne sont-ils pas profondément nécessaires ? Où en serait cette humanité si ellle n’avait pas goûté au meilleur des religions, des spiritualités, malgré tous les développements funestes , dévoyés où elle ont sécrété le pire ?
Mais il y a des limites, même à l’idéal du pardon, qui tiennent précisément à la commune appartenance à l’humanité ; des bourreaux comme des victimes. Ce même Jankélévitch considère que les crimes nazis envers les Juifs sont impardonnables. Il a milité pour le caratère imprescriptible de ces crimes-là. Pourquoi ? Parce que, selon lui, les Nazis n’ont pas seulement éliminé des Juifs en considérant qu’ils représentaient un danger. Ils leur ont dénié toute qualité d’hommes, de femmes, d’enfants. Ils ont considéré que, parce que Juifs, ils n’appartennaient pas à l’humanité vivable et qu’ils allaient donc les éliminer de ce monde . On touche là aux discussions récurrentes. Hitler était-il pire que Staline, voire Mao et tant d’autre tyrans de l’histoire ? En nombre de victimes directes, Hitler n’a sans doute pas eu le temps d’être le plus performant. Mais le génocide juif a ceci d’unique dans l’époque moderne que le seul fait d’être Juif signifiait être condamné à l’élimination.
Curieusement, alors qu’une Simone Veil n’a jamais voulu condamner les Allemands dans leur ensemble, le philosophe , si habité par la question du pardon, a toujours été plus dur sur ce sujet envers les Allemands en général. On pourra y trouver une contradiction, ce qu’il a reconnu et assumé lui-même.
Que tirer de cela pour nous-mêmes ? Nous vivons dans un monde dangereux où l’angélisme serait aussi naïf qu’irresponsable. Même là où les critères de morale, de générosité doivent être présents, comme pour la migration, ne pas envisager des limites, des précautions, ne pas évaluer des conséquences, des déséquilibres à terme serait imiter les autruches qui cachent leur tête sous le sable. La réalité politique, économique, humanitaire, climatique est compliquée. Il faut la prendre ainsi. En même temps, cette humanité pourra-t-elle trouver ses équilibres, atténuer ses déséquilibres si ne la traversent pas, jusques dans l’inconscient, ces folles ouvertures vers le pardon, l’amour, l’espérance, la perception d’un inconnu qui nous dépasse mais laisse des traces en nous. Et il y a eu des êtres humains pour recevoir une lumière et dessiner ces traces sur le sol. Oui, c’est très contradictoire, mais il importe assurément que ceux qui ont à gérer les choses de ce monde ne soient pas hermétiques à ces signes de l’impossible. Encore faudrait-il qu’ils ne soient pas coupés des connaissances philosophiques, religieuses qui ouvrent l’esprit et la sensibilité. Une grande question d’actualité pour nos sociétés occidentales.

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Commentaires

"le philosophe , si habité par la question du pardon, a toujours été plus dur sur ce sujet envers les Allemands en général."
C.G Jung (1945) : "Supposons un instant que nous ayons, nous autres Suisses, entamé une pareille guerre, que nous ayons, avec le même aveuglement, jeté par-dessus les moulins toutes les expériences, tous les avertissements, tous les enseignements que le monde prodigue, et que nous ayons, pour parfaire ce triste bouquet, institué un camp de Buchenwald, copie conforme, nous n'en serions pas moins cependant- c'est certain- très désagréablement surpris si quelqu'un, hors de nos frontières, se mettait à prétendre que tous les Suisses sont, en bloc et en détail, des fous. Et pourtant, il n'y aurait pas d'homme raisonnable qui ne souscrirait à pareil jugement. Peut-on l'appliquer tel quel à l'Allemagne ? J'ignore ce que les Allemands eux-mêmes en pensent. Je sais seulement que ces choses, du temps de la censure, ne devaient pas être dites chez nous et que maintenant, par ménagements pour l'Allemagne terrassée, on hésite à les dire.
(...)
Dire des Allemands qu'ils sont psychiquement malades, c'est faire à leur égard preuve de plus de bienveillance que de les traiter de criminels"

Écrit par : Géo | 21/08/2017

Que "ceux qui ont à gérer les choses de ce monde ne soient pas coupés des connaissances philosophiques, religieuses qui ouvrent l'esprit et la sensibilité, vous l'écrivez, est précisément ce qui semble désormais poser problème.

Magnifique article que vous venez de nous offrir, Monsieur Eggly.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 22/08/2017

Excellent article, tant sur la forme que sur le fond.

" Nous vivons dans un monde dangereux où l’angélisme serait aussi naïf qu’irresponsable. " Exactement !

Merci pour ce billet !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 22/08/2017

Dans le pardon il y a celui qui le donne et celui qui le reçoit.

Un pardon donné à un homme qui n'a aucun regrets qui continue à répandre le "mal", n'a aucune sens.
A l'inverse, celui qui a fait souffrir, mais qui est emplit de regret et s'active à faire le bien, mérite le pardon.

Quant à celui qui pardonne, on ne peut que lui pardonner si il n'arrive pas à pardonner un homme qui lui a fait du mal, même si celui-ci est entré dans le bon chemin avec sincérité.

Pour revenir au nazi, il n'y a pas de pardon à donner à ceux qui n'ont aucun regrets. Mais ceux qui ont regretté et cherché à se rattraper en faisant le bien, oui, ils méritent le pardon.
Il est très rare qu'à un certain niveau de méchanceté, l'homme change, il n'est donc pas certain que la majorité des nazis auraient mérité le pardon.

En résumé, pour moi, le pardon à donner est défini par le présent et le futur, non par le passé.

Écrit par : motus | 22/08/2017

Le pardon est affaire personnelle. Une victime peut, en son for intérieur, pardonner. La Justice n`a pas a pardonner car elle n`a pas de "for intérieur". Il est malheureux que tant de criminels nazis aient été pardonnés ou simplement ignorés par la Justice apres la guerre. Certains ont échappé a la condamnation (par exemple Mengele ou Müller, le grand boss de la Gestapo) car ils ont su vendre leur "talents" aux deux grand vainqueurs, l`Union Soviétique et les USA. Ecce Homo.

Écrit par : Jean jarogh | 23/08/2017

Mengele n'a rien vendu aux Américains ou aux Russes. Il a été soutenu dans la clandestinité par sa famille, les fameuses machines agricoles "Mengele".

Écrit par : Géo | 29/08/2017

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