19/06/2017

De Petitpierre à Moutier

Les Suisses auront suivi les résultats des élections législatives françaises. Les Français n’auront pas entendu parler du vote de Moutier décidant de quitter le Canton de Berne et de rejoindre celui du Jura. Et pourtant, il s’agit là d’une décision qui trouve ses racines dans une longue histoire européenne et qui va porter bien au-delà d’une législature. La manière dont le cours des choses s’est déroulé est une réussite de la démocratie et du fédéralisme helvétique. Si le nom d’un homme en particulier doit être associé à cet aboutissement, c’est celui de l’ancien Conseiller fédéral Max Petitpierre.
Reprenons brièvement ce cours de l’histoire. 1815 : les Congrès européens reprirent à la France vaincue les districts francophones du Jura nord et les attribuèrent à La Suisse, soit au Canton de Berne. Ce dernier avait dans son orbite les districts du sud. Il y avait des raisons de réunir ainsi tout le Jura francophone sous la houlette bernoise. Il était intéressant que Berne, canton charnière entre Suisse allemande et Suisse romande, possédât ainsi une frontière avec la France. Mais il y avait également les prémices d’une tension grave propre à inquiéter la Suisse. Les Nordistes étaient catholiques et à l’écoute du coq gaulois. Les Sudistes étaient protestants et nichés entre les pattes de l’ours bernois. Les Nordistes trouvèrent des chefs séparatistes charismatiques et une troupe de choc : les Béliers. Des actes violents, des attentats même, des affrontements se développèrent ; heureusement sans morts. La situation risquait de dégénérer. Il y eut bien un vote consultatif de tous les Jurassiens en 1959. Berne espérait ainsi clore l’affaire. Une majorité anti-séparatiste, mais essentiellement sudiste, s’en dégagea. Rien ne s’apaisa. Les Nordistes séparatistes redoublèrent d’efforts, d’énergie. L’explosion semblait possible.
Alors, le Conseil fédéral convainquit le Gouvernement bernois d’accepter qu’une Commission de sages nommés par le Gouvernement fédéral explorât des possibilités de solutions en rencontrant toutes les parties. Ce fut la Commission confédérée de bons offices pour le Jura présidée par Max Petitpierre. Ah oui, il explora toutes les possibilités ; notamment l’idée de s’appuyer sur une troisième force de conciliation afin de proposer une statut d’autonomie de tout le Jura, mais restant au sein du Canton de Berne. Quelle créativité conceptuelle ! Or, tout cela se heurta à l’intransigeance tendue des Séparatistes, au raidissement des Anti séparatistes et des autorités bernoises. Cétait l’impasse. Alors, afin d’en sortir, Max Petitpierre imagina une procédure de plébiscites en cascade susceptible de rallier, bon gré mal gré, les uns et les autres.
C’est ainsi, qu’en 1974, une majorité des Jurassiens, mais cette fois essentiellement nordistes, vota pour la séparation et la création d’un nouveau canton. Toutefois, les districts sudistes à majorité anti-séparatiste, eurent le droit de se prononcer à nouveau chacun. Ils confirmèrent leur volonté de demeurer bernois. Le Jura se trouvait donc divisé. L’événement n’en fut pas moins le vote du peuple et des cantons suisses ratifiant, en 1978, la création d’un nouveau canton. Évidemment, les tensions continuèrent, même si elles n’eurent plus la même intensité. Des collaborations furent organisées. Une Assemblée inter-jurassienne consultative vit le jour. De nouveaux médiateurs fédéraux intervinrent. La tension se focalisa sur Moutier dont les citoyens étaient très divisés. Dans l’esprit de feu Max Petitpierre, la nécessité de recourir à un nouveau plébiscite à Moutier fut reconnue. Il a eu lieu dimanche. A quelques voix près, Moutier a choisi de rejoindre le Canton du Jura. Ce devrait être chose faite en 2021.
Mesurons l’exploit. Il y a eu longtemps chez les Bernois et les Anti-séparatistes la dénonciation d’une menace contre le fédéralisme et la paix confédérale. Il y a eu chez les Séparatistes un vent indéniable d’agressivité anti-suisse, anti-suisse alemande et anti-berne. Or, à la fin, la Suisse a résolu ce problème difficile, dangereux grâce à sa démocratie et à son fédéralisme. Elle a montré une capacité de négociation interne. L’équilibre confédéral n’a pas été affaibli mais renforcé . On a le droit de se réjouir du résultat du vote ou de le regretter, avec des raisons valables de part et d’autre. Mais l’essentiel, vu avec un peu de recul, tient à cette réussite helvétique. Moutier devrait refermer le cercle de l’affaire jurassienne. Cette réussite a eu un inspirateur, Max Petitpierre. Les enseignants d’histoire suisse et leurs manuels ne devraient pas l’oublier.

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Commentaires

Dans la chronologie des événements qui ont fait le lit du séparatisme, il en est un, majeur, dont on parle peu : le Kulturkampf et ses effets dans le Jura Nord catholique. Autrement dit les effets de la sécularisation de la société contestée par la frange la plus conservatrice de l'Eglise catholique d'alors, surtout entre 1871 et 1874. Dans ce contexte, les autorités bernoises révoquèrent et expulsèrent du canton les curés qui soutenaient l'évèque de Bâle, le Jurassien Eugène Lachat, lequel avait excommunié un prêtre qui refusait le dogme de l'infaillibilité pontificale, dogme récemment défini lors du concile Vatican I par Pie IX.
Il en reste des traces, encore aujourd'hui dans la mémoire collective.

Il y eu plus tard l'Affaire Moeckli en 1947, du nom de ce Conseiller d'Etat jurassien bernois, à qui le Grand Conseil du canton de Berne refusa d'accorder la conduite du Département des Travaux publics, car jugée comme trop importante pour être confiée à un francophone ... Ce fut une humiliation.

Désormais Moutier a scellé son sort à celui du Jura, mais son district sera amputé de son chef-lieu. Qu'adviendra-t-il des communes des alentours restées bernoises ?
Pour ma part, je ne pense pas que la question jurassienne trouvera son épilogue avec le rattachement de Moutier au canton du Jura. Les revendications reprendront ça et là dans certaines communes, au gré des événements politiques ...

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 19/06/2017

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