11/04/2017

Pas de vie sans la mort

Un exposé et une prédication entendus, la même semaine : Marie Cénec et Vincent Schmitt. C’est probablement ce que l’on peut entendre de mieux actuellement au sein de l’église protestante genevoise. Un regret : que ces réflexions fortes, incitatives à la méditation et à la sensation n’aient pas à disposition les voies et moyens d’un écho plus large. Un problème actuel des églises.
Que retenir ? L’homme peut-il vivre sans Dieu ? Oui, sans aucun doute. Peut-il atteindre personnellement le même niveau d’éthique, d’humanité, de moralité qu’un croyant ? Oui encore, sans aucun doute. Alors pourquoi se prendre la tête et vouloir qu’une foi apporte des réponses aux mystères insondables ?
Or, il y a d’abord une observation . Les religions ont, certes, souvent déroulé le pire dans l’histoire des hommes. Tuer au nom de Dieu, quelle abomination ! Mais elles ont aussi inspiré le meilleur. Nombre d’intellectuels athées, agnostiques le reconnaissent. Les bases, le socle de nos valeurs qui irriguent nos sociétés viennent de nos racines spirituelles. Il a fallu une dimension de transcendance originelle pour développer des sociétés civilisées.

Mais il y a plus à dire. L’homme sans Dieu admet donc que sa vie est un bref parcours finissant dans le néant. Logiquement, il doit également penser que l’univers né du bing bang n’est que le fruit du hasard et de la nécessité, pour parler comme Jacques Monod. Or, si vraiment, nos société n’étaient plus que La réunion d’hommes ne ressentant aucune expérance au-delà de la vie terrestre, tout l’édificie se voulant auto-suffisant deviendrait bien fragile. La mort, porte close après la courte vie et porte ouverte sur le rien ! Quelle que soit l’exigence éthique de l’athée, n’y a-t-il pas un arrière- fond de désespérance, une arrière-goût d’absurde ?

D’ailleurs, si certains s’en arrangent, on voit poindre la tentation de conjurer cette échéance de la mort, d’apporter sinon un espoir d’immortalité totale, du moins une perpective de longévité inouïe qui y tende. C’est à quoi visent les théories trans-humanistes qui fleurissent particulièrement aux Etats-Unis. En pays francophone, un Luc Ferry en a présenté une analyse. On voit des milliardaires américains foncer et investir dans ces recherches vertigineuses. A la fin du siècle présent, les gens qui le voudront pourront vivre mille ans, déclare l’un d’eux le plus sérieusement du monde. Avec quel corps aux organes constamment renouvelés ? Avec quelles connexions entre le cerveau et des robots ? Ce serait, aux yeux des ces mordus, l’ouverture d’une aventure humaine passionnante.

On n’ose pas imaginer les ruptures d’équilibre géo-politiques, économiques et sociales qui pourraient découler de cette <aventure passionnante>. Car la mort, soit La durée limitée des corps vivants est au cœur des équilibres de la création. En fait, s’agirait-il encore de l’espèce humaine ?

Il ne s’agit pas de jouer ici au vieux ronchon faussement austère. La durée de vie des hommes s’est énormément allongée ; grâce à une élévation du niveau économique, à la médecine, à l’hygiène, au soin que l’on prend de sa personne. On ne peut que s’en féliciter. Mais, si sa propre personne devient l’unique objet de sa préoccupation, si la partie est obsessionnelement prise pour le tout, alors, où se placent le sens, la dimension de la vie ? Que devient l’interrogation troublante mais tellement essentielle sur le mystère de la création, sur la relation de l’homme avec cette dimension, sur le devenir de quelque chose de soi après la mort ? Tous les grands mythes, toutes les grandes religions, toutes les grandes philosophies ont discuté de cela. Quel serait l’intérêt de la condition humaine, sans réflexion et intuition à ce sujet ?

Voilà pourquoi , rien n’est plus beau, plus fort, plus perturbant mais profondément émouvant que cette histoire humaine et post-humaine de Pâques ; c’est-à-dire de mort puis de résurrection, soit une incarnation indiquant une continuité au-delà de la mort : mais autrement, vers autre chose. Finalement---et ceci est évidemment une conviction personnelle---, l’homme sans Dieu et visant uniquement sa longévité---, serait une sorte de mort vivant. Nous voulons penser que cela n’adviendra pas et que l’homme intégrant en lui le fait la mort prolongera sa raison d’être.

11:14 | Lien permanent | Commentaires (15) |  Imprimer | |  Facebook | | | |