24/08/2016

Tocqueville: libéral, démocrate mais lucide

Tocqueville : libéral, démocrate mais lucide Les vacances ne sont pas toujours là pour vider l’esprit. Elles peuvent offrir l’occasion de l’enrichir. Ce fut bien le cas en ayant la chance d’être invité à passer quelques jours dans la demeure familiale où vécut Alexis de Tocqueville. Oui une chance pour un libéral de ressentir jusques dans les murs le souffle de ce grand maître à penser du libéralisme. Sa famille, toujours présente, promeut avec fidélité son héritage intellectuel. Rappelons qu’il vécut entre 1805 et 1859 ; qu’il s’engagea politiquement avec bonheur dans sa région normande ; qu’il fut député, l’un des auteurs de la Constitution de la deuxième République après la Révolution de 1848 ; mais que le Coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte le rejeta dans la vie privée. Ce sont évidemment ses écrits qui ont passé à la postérité. Ceux qui désirent avoir une vue d’ensemble rapide auront intérêt à lire une publication aussi plaisante qu’étonnante. L’historienne Charlotte Manzini interroge Alexis de Tocqueville sur toutes choses, comme dans une interview actuelle, et toutes les réponses sont tirées des livres, des discours ou des lettres d’Alexis. Il en découle une sorte d’intimité prenante, rendant l’homme attachant. Mais, surtout, une pensée cohérente, lucide apparait, nourrie d’une conviction, d’une éthique et d’une intégrité impressionnantes. Ainsi sur la démocratie. Aristocrate de naissance et de tradition, ayant eu des membres de sa famille victimes de la terreur, Alexis de Tocqueville n’en est pas moins un progressiste. Il croit au bien fondé de la démocratie, de l’égalité des droits. Mais il rêve d’une société où la liberté possible de chacun le conduirait à s’engager librement pour le bien commun. Or, il craint que l’effacement nécessaire de l’ancienne société élitaire et la généralisation inéluctable de l’égalité ne débouchent sur une sorte d’uniformité, de contrainte émanant de la société elle-même : pour le convenu, le conforme. Il pressent des sociétés où les gens ne s’occuperaient plus que de leurs affaires privées, dans leurs petits cercles, se contentant d’élire des responsables politiques assurant eux le fonctionnement de l’Etat. Un Etat paradoxalement de plus en plus présent, créateur de lois, prenant en charge les exigences de la solidarité organisée, tandis que les citoyens, en dehors des élections, ne s’occuperaient que d’eux-mêmes tout en se ressemblant tous plus ou moins. Cette perspective l’effraie bien davantage que le risque , auquel il ne croit pas, qu’un excès de libertés conduise à l’anarchie. Cela était la crainte souvent agitée dans son milieu social. Certes, ces lignes forcent un peu le trait. Mais la réflexion de Tocqueville, son exigence civique sont propres à renforcer les convictions et l’engagement d’un démocrate libéral. Oui, la liberté pour chacun, l’égalité des droits sont des acquis inestimables. Mais une liberté pour quel usage ? Qu’elle permette un épanouissement personnel, des réussites matérielles, fort bien ! Encore faut-il espérer que cette liberté nourrisse un esprit critique mais positif. Que puis-je apporter, tel que je suis, avec ma personnalité, mes idées à la société qui m’entoure ? Que faudrait-il changer, ou conserver, réformer ou défendre ? Comment participer aux débats fructueux qui permettent à la démocratie de vivre et non pas seulement de fonctionner ? Lorsque l’écrivain suisse Peter Dürrenmatt avait osé, devant Vaclav Havel, dire que ses concitoyens aussi étaient des prisonniers, cela avait fait scandale. A juste titre. C’était indécent. Toutefois, avec le recul et en ayant retrouvé la pensée de Tocqueville, on retient quelque chose de son outrance. Oui, une liberté atrophiée, centrée sur soi-même, sans élan, sans civisme, abandonnant l’esprit critique, adhérant au conformisme ambiant, ne marquant plus une identité personnelle capable d’être un vrai apport aux autres : oui cela peut vous rendre prisonniers de vos manques. Alors, retenons l’appel de Tocqueville à cette liberté- responsable de la personne qu’Un Denis de Rougemont, plus tard, va prôner. Rêvons d’une démocratie dont les valeurs éthiques constitueraient la sève vivante. Et prenons le parti d’agir en ce sens. Ce sera la meilleure sauvegarde face à tout ce qui nous menace et la meilleure promesse d’avenir.

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