29/05/2015

Successions: une valeur non fiscale

Successions : une valeur non fiscale

 

La Gauche pare de vertus son Initiative visant à introduire obligatoirement dans tous les cantons un impôt sur les successions, que les héritiers soient en ligne directe ou non. Certes, l’Initiative laisse une marge de manoeuvre au Parlement pour la loi d’application. Certes elle prévoit des conditions d’exemption et d’atténuation. Il n’empêche que cette Initiative entrainerait des effets financiers et économiques négatifs. En outre, sa référence morale est tout à fait discutable.

Les défauts. Une rétroactivité inacceptable. Alors que l’article constitutionnel entrerait en vigueur en 2017, les successions advenues dès 2012 seraient touchées. C’est à se demander si le Parlement n’aurait pas dû invalider cette Initiative pour ce motif déjà. Deuxième défaut majeur : l’atteinte à la souveraineté des cantons. Ceux-ci la voient progressivement diminuer sous le coup des injonctions fédérales. Or, en politique tout passe par la fiscalité. A chaque canton de trouver un équilibre. A chacun d’évaluer comment retenir les grosses fortunes générant de gros revenus, le tout amenant des suites économiques et des recettes essentielles. Ce n’est pas un hasard si presque tous les cantons ont supprimé cet impôt pour les successions entre conjoints et en ligne directe.

Et puis il y a les entreprises. Certes, l’Initiative prévoit des réductions mais à condition que le patron héritier soit obligé de poursuivre l’exploitation durant dix ans au moins. Exigence bureaucratique faisant fi des aléas de la conjoncture et qui provoquerait un contrôle administratif lourd, compliqué.

Allons, c’est assez dire qu’il faut rejeter ce projet. Toutefois, relevons le défi de l’argumentation sur le volet moral. Qu’un héritier touche de ses parents défunts une fortune, une entreprise qu’il n’a pas acquise, développée lui-même : voilà qui  serait choquant, injuste. Que l’Etat prélève au moins sa bonne part ne serait que justice. Ce genre d’arguments a cours aux Etats Unis, par exemple. Chacun a sa chance, chacun doit faire ses preuves, il y a course effrénée entre les meilleurs performeurs. Et que les jeunes repartent de zéro le mors aux dents.  Eh bien une argumentation contraire est parfaitement défendable. La succession marque une continuité familiale, une transmission tranquille d’un patrimoine mais aussi de valeurs, Bien sûr, il y a des fils à papa, des enfants gâtés qui choquent. Mais dans la plupart des cas de figure, il y a un désir des parents de transmettre le fruit de leur travail, de leurs investissements et une conscience des enfants qu’il y a dans ce passage de témoin une charge affective et un mandat de responsabilité. La Suisse est forte de sa forte classe moyenne. Et dans cette frange là, le désir de continuité familiale est grand. Or, cette continuité est un pivot de notre société. Finalement, l’attitude des héritiers témoigne de  leur position dans la vie, vis à vis d’eux mêmes, de leurs proches et de la société. C’est leur histoire. Que l’Etat ne vienne pas jouer au percepteur pour raisons morales. Le message ne passe pas. Les successions : une valeur stabilisatrice qui n’est pas d’ordre fiscal.

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21/05/2015

Najat-Attila : l’herbe ne repoussera pas

En France, des intellectuels de haut vol s’insurgent contre les projets de réforme scolaire et la direction que la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem veut imposer à l’école. Jean D’Ormesson évoque Attila. Bien sûr la comparaison parait énorme. La jeune ministre a un frais visage et une expression innocente. Elle est pleine de <bonnes intentions>. Egalité des chances, rencontre de l’école avec la diversité culturelle : une réalité de la France d’aujourd’hui. Mais ce que Jean d’Ormesson évoque est la fameuse phrase : là où Attila passe l’herbe ne repousse jamais. Autrement dit, si l’école voit ses programmes être chamboulés, des pivots traditionnels être relativisés c’est toute une orientation de la formation et de la culture françaises qui en sera durablement sinon inexorablement modifiée. En guise de réplique aux intellectuels qui la contestent, la ministre a déclaré qu’elle préférait l’excellence républicaine à l’excellence dynastique. Le message est clair. Ces d’Ormesson et autre privilégiés sociaux voient dans le latin, le grec, l’histoire nationale, avec ses repères de toujours, le socle autour duquel cette élite de naissance, ce cercle restreint monopolisent la culture, les parcours scolaires et universitaires (grandes écoles), les réseaux, le langage codé des initiés. Or, cette République nourrie de ses diversités, de son métissage croissant, de la cohabitation entre plusieurs héritages historique, religieux et philosophique dont aucun n’a droit à une prééminence n’aurait plus besoin des critères de cette  excellence dynastique. Le vécu et le ressenti personnels de la jeune ministre issue de l’immigration sont évidemment frappants dans toute cette démarche. Mais cette dernière est cautionnée sans grande réflexion par le Président et le Premier ministre.

Alors oui, Jean d’Ormesson et les autres ont raison de crier au feu. Que serait la France sans ses racines grecque et romaine qui ont forgé sa langue ? Que serait-elle sans le Moyen âge chrétien qui a laissé une église dans quasiment tous ses villages et des cathédrales dans ses grandes cités ? Que serait-elle sans le long effort vers l’unité à travers les crises les guerres civiles, les rois, les républiques successives. Mais que serait la France sans l’emprunte artistique et culturelle de la renaissance, sans la trace vive du siècle des lumières ?

Evidemment qu’il y a eu sans cesse les apports des immigrés. Mais, jusqu’à il y a peu, les uns et les autres, sans perdre leurs particularités, étaient absorbés par cet héritage. L’Africain Léopold Senghor voisinait à Normale sup avec Georges Pompidou pour l’agrégation de lettres. Il n’en avait pas pour autant, que l’on sache, renié ses origines. Que beaucoup d’élèves, et évidemment ceux dits des banlieues, n’aient cure du grec, du latin, des églises romanes, et de tout le reste n’enlève rien à la valeur de ces repères, à une culture qui donne une emprunte à l’ensemble. L’excellence élitaire peut aspirer une méritocratie de la République. Personne ne dit que le défi soit facile. Mais la réponse ministérielle est assurément destructrice du cœur français.

On dira peut être que ce propos sur la France est déplacé de la part d’un Suisse, d’un Genevois. N’avons-nous pas nos propres débats ? Non, cette affaire ne nous est pas étrangère. La France nous influence, nous imbibe. L’évolution des programmes d’histoire dans la perspective des maturités cantonales est inquiétante. Avec un temps de retard nous risquons de suivre les mêmes dérives, d’être gagnés par les mêmes mouvements de dilution, de perte d’identité historique et culturelle. La résistance à tout cela doit être aussi notre combat.

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02/05/2015

A propos du racisme

A propos du racisme

 

La question du racisme et de l’action contre le racisme n’a jamais été autant discutée qu’aujourd’hui. Pour ce qui est de l’Europe on s’en réfère souvent au terrible souvenir du nazisme et de la Schoah. Il est évident que cette monstruosité historique ne devra jamais être oubliée. Aujourd’hui , surtout en regard du fanatisme d’Islamistes radicaux , on parle de racisme antimusulman. Et puis, stimulées par la crainte d’une immigration massive, la méfiance et la réticence envers les Africains courent dans nos populations. Evoquons aussi les Roms, les Kosovars. Bref, le racisme ordinaire lié aux cohabitations en partie subies de la vie ordinaire.

Alors, faut-il, à l’instar de certains qui sont bardés de bonnes intentions, intensifier à fond la lutte contre le racisme sous toutes ses formes ? Elargir la notion, alourdir les sanctions ? Voilà qui mérite de beaucoup y réfléchir. Et si, au-delà de ce qui est indispensable, un excès de zèle allait à fin contraire, rognant trop la liberté d’expression, invitant à l’abus de la dénonciation, engendrant des crispations inavouées ?

Prenons quelques exemples. Un succès phénoménal du cinéma français a été le film Rabbi Jacob. Un délire de plaisir devant un film qui n’était pas, dans sa légèreté, sans instiller une conclusion morale. Le réalisateur, Gérard Oury, était d’ailleurs juif. Pourtant, oserait-on aujourd’hui sortir un tel film sans craindre d’être taxé d’antisémite ? Voire aussi d’esprit colonial vis à vis de l’Afrique ? Dans un registre plus grave, vous pouvez bien avoir un grand respect,  une attirance intellectuelle et spirituelle pour le judaïsme : si vous critiquez la politique de l’Etat d’Israël vous aurez tôt fait d’être qualifié d’antisémite. Venons-en à l’Islam. Le défi de la cohabitation culturelle ouvre la porte à un danger : celui d’entamer l’acquis de la laïcité de l’Etat et des établissements publics (dont l’école), de pratiquer l’autocensure afin de ne pas blesser, choquer… Autrement dit, tout un acquis intellectuel, culturel, démocratique lentement développé dans nos sociétés occidentales pourrait être peu à peu rétréci. Une peur rampante d’être accusé de discrimination de racisme. Paralyserait les esprits.  Il s’agit surtout ici de la relation avec l’Islam et les Musulmans résidant dans ces vieux pays européens pétris par une si longue histoire. L’histoire, précisément. L’enseigner de manière chronologique, insister sur l’emprunte décisive du christianisme, sur les lumières : enseignement discriminatoire ? Attaque contre la diversité culturelle dans nos écoles ? Racisme sous-jacent ? On entend de plus en plus ces inquiétantes aberrations.

Oui, nous en sommes à ce point. Nos sociétés ont comme peur d’elles-mêmes. On veut apaiser ce qui pourrait nous menacer ; par gain de paix, esprit d’ouverture aussi, sans doute. Mais en offrant une sorte de ventre mou, on n’apaisera rien du tout. Faute de limites clairement posées, les atteintes, même non agressives, au socle qui a fondé nos sociétés augmenteront progressivement. On pourrait parler d’un <Munich culturel et mental> par allusion aux funestes accords de Munich en 1938. Allusion excessive et déplacée ? On aimerait le croire.

Oui, nous sommes en danger de dilution, de non résistance dès lors que nous ne serions plus reliés à notre histoire, aux valeurs qui en découlent, à une identité définissant et déterminant notre manière de vivre ensemble. Il importe de reprendre et de regarder en face les différents mots qui dansent devant nous dans le désordre. Le racisme, c’est la discrimination avérée et injustifiée, l’incitation à la haine ; rien de moins mais rien de plus. En deca de cette ligne rouge, notre liberté et notre devoir tiennent à la connaissance et à l’affirmation de ce qui a construit nos sociétés, nos Etats et aux valeurs à défendre qui en découlent. Cela doit s’imposer à quiconque veut partager notre existence collective. Certes, une telle fermeté, qui n’est pas rigidité, ni refus d’ouverture, heurtera certains et provoquera des tensions. Mais à la fin, --c’est en tout cas notre conviction--, elles seront moins graves dans la durée que ce qui pourrait résulter de notre faiblesse, de notre inconsistance, de nos abandons. On ne respecte que ce qui a de la  substance.

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