16/03/2014

Suisse contre et par l'Europe

Suisse contre et par l’Europe

C’est peut être une marotte mais au vu de l’incertitude où est plongée la Suisse depuis le 9 février on a envie de se référer à l’histoire pour se remettre les idées en place. Etre fidèle à la Confédération c’est admettre qu’il n’y a pas de plus Suisses que d’autres : ni les Alémaniques par rapport aux Romands ni les ruraux par rapport aux urbains ni les gagnants du 9 février par rapport aux battus. La Suisse n’a cessé d’être tiraillée entre des opinions et des sentiments contraires. Sa réussite est d’avoir trouvé des équilibres et des mécanismes de vie en commun.  

Mais ce qui retient l’attention ici c’est le fil historique de ses relations avec l’Europe environnante. L’ancien Conseiller fédéral Georges-André Chevallaz, historien patriote, avait dérouté beaucoup de monde lorsqu’il avait pris position en 1992 contre l’Accord sur l’EEE, alors qu’il était à la retraite et que son successeur, Jean-Pascal Delamuraz, se battait comme un beau diable en faveur de cet Accord. C’est que le premier y décelait un danger pour la libre décision de la Suisse, pour sa souveraineté. Aurait-il voté l’Initiative UDC le 9 février ? Chevallaz voyait dans le destin helvétique une nécessité d’être toujours certes en articulation avec l’Europe environnante mais aussi à juste distance, en contre point comme il disait. Or, l’Union européenne rechercherait les alignements.

En fait, n’en déplaise à la mémoire de cet historien et homme politique de haut vol, les choses ont été et sont plus compliquées. Tous les débuts de ce que l’on appelle la Suisse se sont construits dans un cadre européen mouvant, soit le St. Empire romain germanique. Et si la prise de distance a été progressive pour une Confédération en consolidation il y a bel et bien eu une histoire singulière fortement imbriquée dans une histoire européenne. Et puis cette construction n’aurait peut être pas tenue sans l’influence protectrice de la France, dès le 16 ième siècle. Enfin, que serait devenue cette Confédération sans Bonaparte en 1803 et sans les grandes puissances de la Restauration en 1815 ? Et c’est bien en partie grâce à cette sorte d’utilité pour l’Europe reconnue par les puissances voisines que la Suisse a traversé les tragédies du vingt ième siècle. Sa propre volonté d’indépendance, déterminante assurément, n’eût cependant pas suffi à elle seule.

Au fond, c’est à une sorte d’endormissement général que l’on a assisté depuis plus de vingt ans. Au Conseil fédéral de négocier bilatéralement avec l’Union européenne des accords sectoriels, et à l’opinion de ne pas trop réfléchir, de ne pas trop débattre sur la nature et l’avenir de notre relation avec l’Europe. Pragmatisme : voilà quel était le maître mot. Or, il est évident que des questions se posent. Peut-on sauvegarder sa souveraineté, sa libre décision, par exemple sur l’immigration, en préservant ses intérêts au travers des échanges de toutes sortes tellement  cruciaux avec l’Union européenne ? Qu’est-ce que la souveraineté dans un tel contexte ? Est-elle mieux protégée en reprenant après coup des acquis communautaires ou en pesant sur l’élaboration des décisions ? L’Autriche, la Suède sont-elles moins souveraines que la Suisse, plus vulnérables dans les domaines délicats (immigration, sécurité…) moins attachées à leur identité nationale et à leur manière de vivre en commun ?

Au-delà des pistes que le Conseil fédéral, le Parlement, les partis vont devoir ouvrir et expliquer durant ces prochains mois le temps  n’est-il pas venu d’un débat démocratique plus large, plus approfondi ? Cela dans toutes les régions du pays. L’idée du Conseil fédéral était l’approche pragmatique, à petits pas, n’effrayant pas. Or, on voit que l’UDC fait de chaque pas un débat national émotif. Donc ce cheminement en clair obscur ne suffira plus. A plusieurs reprises au cours de son histoire la Suisse n’a plus très bien su où elle en était :ni en elle-même ni par rapport aux autres. Les décennies qui viennent devraient forcer à un vrai débat politique. La Suisse existant par l’Europe ou contre elle ? Ou un peu des deux manières mais alors dans quel équilibre ? La réponse n’est pas simple mais les questions ne peuvent plus être diluées sinon escamotées. Etre ou ne pas être ; ou plutôt quelle Suisse demain et comment ?

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Commentaires

Cher Monsieur,

Certes, les relations que la Suisse a tissées avec l'Europe sont complexes et contradictoires.

Et même si votre sujet y revient en priorité, eût-il souffert que évoquiez le rôle de la Russie à l'égard de la Suisse et de sa neutralité?

Au cas où mon propos à cet égard vous aurait échappé,le voici:

http://voix.blog.tdg.ch/archive/2014/03/09/il-faut-poursuivre-le-dialogue-avec-la-russie.html

Merci de votre attention et bien à vous

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 16/03/2014

Georges-André Chevallaz était un vieux dinosaure finissant. Peut-être d'ailleurs que le problème de ce pays est de trop les écouter, ces dinosaures. A Genève, on a Grobet, qui date du Crétacé. Au niveau de la Confédération, il y a Blocher, le jurassique. Vraiment très tendance jeune ces deux-là, pour ne citer qu'eux.

En plus, à force de voter sans arrêt, on pervertit la démocratie directe et on attise la vision populiste que votre confrère Décaillet monte en épingle tant qu'il peut. Et c'est toujours, toujours la même chose: on critique des "élites" prétendûment "déconnectées" des besoins "d'en bas". Mais j'ose le dire, le débat européen est beaucoup trop important pour laisser le dernier mot au peuple.

Et la droite "classique" ne se préoccupe en rien de ces phénomènes. C'est désespérant de nullité car nous ne sommes plus actuellement à même de créer, ou perpétuer une société d'équilibre.

Écrit par : Déblogueur | 16/03/2014

Bonsoir Monsieur,

A l'évidence, depuis une vingtaine d'années, l'UDC impose à la fois les thèmes politiques à débattre et le calendrier qui leur est assorti. Les autres partis gouvernementaux, PS excepté, sont sur la défensive et semblent être tétanisés. Ils réagissent plutôt que d'être proactifs, de crainte de perdre des plumes lors d'élections.
Qui donc dans ce pays prendra l'initiative et le risque d'ouvrir un grand débat national sur l'avenir de la Suisse, sur les options qui s'offrent à elle, ceci sans passion mais avec courage et lucidité ?
A qui ce rôle de d'animateur de "brain storming" est-il dévolu ? Pas au Conseil fédéral trop englué dans le consensus et la collégialité, alors qui prendra ce risque ? Ce serait un magnifique défit pour le PLR, mais celui-ci en prendra-t-il le risque ?
Aujourd'hui la Suisse a urgemment besoin d'hommes qui prennent un peu de hauteur, de visionnaires, à l'image d'un Denis de Rougemont par exemple.

L'attentisme n'est pas un projet, seulement un pis-aller ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 16/03/2014

Du côté pas des élites de notre pays on a le sentiment que, pourvu que l'on nous fiche la paix, en fait, peu importe du moment que la Suisse demeure la Suisse et maître chez elle, d'abord. Incroyable que l'on puisse faire savoir que l'on ne peut vouloir maîtriser ses flux migratoires sans que l'ensemble des accords avec l'UE s'effodre quasimment et ne pas se demander comment furent acceptés de tels accords par nos élus forcément au courant des conditions relatives à ces accords?! Sachant ce que représenterait le oui à l'initiative UDC nos autorités étaient-elles en mesure de refuser purement et simplement sa soumission à l'appréciation du peuple? Mais que l'on tourne et retourne en tous sens ces questions il n'en demeure pas moins que la croissante mainmise de l'UE sur ses pays membres ne peut pas ne pas poser problème! Et puis, nous le savons, le oui à l'initiative a été apprécié de façon plus que positive par plusieurs pays. Aprés les "DIKTATS" de Bruxelles n'a-t-on pas entendu parler de sa "DICTATURE", de son "INTRANSIGEANCE" dans l'"INDIFFERENCE LA PLUS ABSOLUE" concernant les peuples en l'occurrence les plus malmenés?!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 17/03/2014

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