08/03/2014

Crimée: comprendre un peu les Russes

Crimée : comprendre un peu les Russes

 

D’accord, Wladimir Poutine n’est pas rassurant. Certes, il ne craint pas l’épreuve de force. Sans aucun doute, son protégé, le Président ukrainien déchu et corrompu jusqu’à l’os ne méritait-il pas un meilleur sort. Et puis l’ordre international, donc la sécurité générale, postule le respect des entités nationales constituées, des intégrités territoriales. Mais les Occidentaux sont-ils très crédibles en donneurs de leçon se référant au droit et au respect de la souveraineté d’un pays ? Dans leur condamnation des velléités séparatistes ? Lorsque la Yougoslavie a éclaté on les a vus reconnaitre bien vite les différentes nouvelles Républiques indépendantes. Lorsque le Kosovo a voulu se séparer de la Serbie, on les a vus l’encourager, Micheline Calmy Rey parmi les premiers, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Quant aux Etats Unis, leur politique n’a cessé de viser à une sphère d’influence garantissant leurs marges de sécurité stratégique et leurs approvisionnements économiques, énergétiques. Alors, de grâce, pas trop d’hypocrisie.

On sait qu’il y a de mauvais souvenirs quant à la sécurité en Europe. Les Anglais et les Français laissant Hitler récupérer la minorité allemande de la Tchécoslovaquie : ce fut Munich qui l’encouragea à la suite. Mais Poutine présente-t-il le même risque d’engrenage vers une guerre de conquête ? Il faut tout de même se souvenir que la Crimée n’a été rattachée à l’Ukraine que dans les années cinquante, laquelle Ukraine était alors une République intégrée dans l’URSS. Il fait savoir que toute la politique séculaire de la Russie a tendu vers une maitrise de cette région, pour des raisons stratégiques, économiques et par rapport à l’identité des populations concernées.

Alors, bien sûr, on aimerait qu’une partition de l’Ukraine soit évitée et que Russes, Américains, Européens, l’OSCE que préside actuellement la Suisse s’entendent avec Kiev pour un apaisement et une solution de compromis. A cette fin, le nouveau pouvoir à Kiev

doit revenir sur des gestes malheureux et neutraliser ses nationalistes extrémistes.  Décréter que dans tout le pays, y compris dans les régions à majorité russophone, seule la langue ukrainienne serait langue officielle, langue enseignée dans les écoles, utilisée pour les contacts avec l’administration était une provocation qui a mis le feu aux poudres. Imaginons que Fribourg ou le Valais, cantons bilingues, décrètent que les Alémaniques devront apprendre et utiliser uniquement le français.

Il faut aussi se situer dans une perspective plus large. L’Occident s’est réjoui de l’éclatement de l’URSS et de l’effondrement du communisme. Il n’a pas tendu la main aux Russes autant qu’ il aurait fallu. Il ne les a pas suffisamment aidés. L’extension de l’UE et de l’OTAN jusqu’à leurs frontières les a secoués. Il y a de l’humiliation chez les Russes. Poutine joue sur un sentiment de fierté retrouvé et il lui doit sa popularité envers et contre tous les aspects critiquables. Il serait bon que les Occidentaux trouvent ici, avec lui, un compromis et ne cherchent pas une victoire diplomatique humiliante qui n’ouvrirait pas des lendemains rieurs, ni du point de vue économique, ni sous l’angle de la sécurité. Les Russes ne sont pas nos ennemis potentiels ; ils sont des partenaires à respecter jusques dans leur histoire et leurs émotions.

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Commentaires

On peut penser ce qu'on veut des Russes. Il n'en demeure pas moins que l'attitude des Occidentaux est actuellement inqualifiable. Un comportement qui ne résiste à aucune analyse géopolitique et géostratégique sérieuse.

Et dire que cette Europe à laquelle d'aucuns voudraient nous faire adhérer, "marche" dans une combine aussi foireuse. On a atteint le fond de la tasse.

Écrit par : petard | 08/03/2014

"Il y a de l’humiliation chez les Russes."
C'est une manie chez nous de vouloir sceller une victoire par une humiliation. Cette attitude anti-sportive (au sens que ce terme pouvait avoir autrefois) que de toujours ajouter "fessée", "baffe", "humiliation" et autres synonymes à tout commentaire dit "sportif" sur la victoire d'une équipe.
Pas étonnant donc qu'en politique on finisse par faire de même!

Écrit par : Mère-Grand | 08/03/2014

Quel que soit notre avis sur "les russes", on constate l'impérialisme inextinguible de leur président. Et ça, c'est une réalité. Géorgie, maintenant Ukraine... Qui seront les suivants sur la liste des territoires que le Vladimir le Grand veut récupérer?

Écrit par : Déblogueur | 08/03/2014

Très bon texte.

Écrit par : Grégoire Barbey | 08/03/2014

Bonsoir Monsieur,

J'ai de la peine à vous suivre dans votre développement.

Pourquoi par exemple faire référence ici aux circonstances qui ont conduit à l'indépendance du Kosovo, même si l'on peut aujourd'hui s'interroger sur le bien-fondé de cet empressement ?

Si la Crimée a été annexée tardivement à l'Ukraine en 1954 par Khrouchtchev, lui-même Ukrainien, il n'en demeure pas moins que cet état de fait n'a pas été contesté lors de l'éclatement de l'URSS en 1991. Dès lors, comment justifier l'occupation de la péninsule par des troupes russes équipées d'uniformes volontairement non identifiables, en violation des lois internationales ?
Pourquoi et de quel droit ces mêmes troupes russes empêchent-elles l'accès à la Crimée aux observateurs de l'OSCE, organisation dont fait pourtant partie la Fédération de Russie ?
Comment peut-on justifier et soutenir l'organisation d'un référendum d'autodétermination, dans un délai extrêmement court (16 mars prochain), sachant qu'aucune de deux questions posées n'envisage le statu-quo, à savoir le maintien de la Crimée au sein de l'Ukraine dans son statut actuel, ceci au mépris total de la souveraineté de l'Ukraine ?
A-t-on la mémoire courte au point d'oublier l'attaque, l'occupation puis l'annexion de territoires géorgiens (Ossétie du Nord et Abkhazie) par la Russie ? Étrange similitude avec la Crimée puisque dans ce cas également, Poutine avait besoin d'un prétexte, le même dans les deux cas, des territoires russophones ou des populations russophiles supposées être menacées. Cela ne rappelle-t-il pas un arrière goût d'irrédentisme ?

Poutine qui n'a rien oublié de sa formation au sein du KGB, il tisse sa toile et reconstitue le glacis de l'ancienne URSS. La Moldavie pourrait bien être le prochain pion sur l'échiquier de Poutine, enserrant davantage encore l'Ukraine ...

Quant à moi, je trouve cette évolution très inquiétante pour la paix et la stabilité en Europe.

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 08/03/2014

Une "bonne" enquête sur le sujet ukrainien pourrait commencer par là:

«Ukraine: autopsie d’un coup d’état»
www.mondialisation.ca/ukraine-autopsie-dun-coup-detat/5372363

Avec les notes bibliographiques et la citation des sources en bonus.

Écrit par : petard | 09/03/2014

L'Europe ferait mieux de s'occuper du communautarisme en son sein plutôt que d'aller faire l'apprenti sorcier là où elle n'a rien à faire. Il est plus facile de donner des conseils à ses voisin que de faire le ménage chez soi.

Écrit par : norbertmaendly | 09/03/2014

Jean d'Hôtaux@ Vous avez visiblement complétement raté le coche sur la Géorgie. Recherchez les écrits de Eric Hoesli sur le sujet, c'est d'une clairvoyance à toute épreuve et c'est déjà très contradictoire avec l'idéologie européenne à la botte des Américains. Un commentaire de Aoki chez HL relève le nom de toutes les pseudos ONG mais véritables officines de la CIA qui grenouillent à Kiev. Vous devriez vous y intéresser aussi...
Le jeu de la France est simplement scandaleux : pour mieux cacher le désastre intérieur ?

Écrit par : Géo | 09/03/2014

A moins de me tromper, la Russie ne s’est jamais vraiment préoccupé de l’aspect émotionnel (ou historique) des peuples et pays qu’elle a allègrement annexés et occupés. Et vu que vous mentionnez les problèmes linguistiques, on ne saurait oublier l’interdiction de parler polonais sous occupation tsariste, par exemple.
Essayons en revanche de déboulonner les monuments tels que le ‘soldat libérateur’ de Talinn ou même celui de Vienne, (pourtant assez contemporains du rattachement de la Crimée à l’Ukraine, ’47 et ‘45, respectivement) et apprêtons-nous à observer des réactions immédiates…

De même, comment vouloir concevoir une aide supplémentaire à un pays qui a lui-même interdit l’aide du Plan Marshall à ses pays satellites? La meilleure aide qu’on leur ait fournie est précisément de ne pas les humilier d’avantage, ‘façon Versailles’.
Pourrait-on également omettre les plans soviétiques d’invasion de l’Europe Occidentale durant la Guerre Froide, ainsi que les médailles, frappées à l’avance, pour décorer les armées victorieuses ?

Avoir su pardonner tout cela était déjà une façon de tendre la main.

L’humiliation subie par les Russes pourrait être comparée à celle de l’Empire Britannique après la perte de ses colonies. Cependant, l’attitude par face à cette perte de grandeur semble infiniment plus louable du côté de l’Albion, et les annexions plus rares, Falklands à part. Craint-on vraiment les Anglais comme on craint les Russes ?
Plus que de sur de la fierté, Poutine joue sur un sentiment suranné de nationalisme, dont on ne saurait minimiser le danger, surtout dans les mains d’une nation qui n’a jamais réellement découvert le concept de démocratie ailleurs que dans un dictionnaire. Et encore si ce dernier a eu la chance de ne pas être expurgé de ses termes subversifs ;)

l’Occident évitera la guerre, mais ne se couvrira pas d’honneur pour autant.
Un sentiment de ‘déjà vu’ ?

Écrit par : Stan | 10/03/2014

@Jean d'Hôtaux A l'instar de la majorité des Ukrainiens, les Criméens ont refusé par référendum la dislocation de l'URSS (effective après le coup de force de Eltsine). Quant aux Kosovars, contrairement aux Criméens, ils n'avaient jamais été rattachés à un autre pays que la Serbie/Yougoslavie depuis la fin de l'Empire ottoman! Ni jamais été indépendant. Vous avez dit deux poids deux mesures?

Écrit par : Perez | 12/03/2014

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