20/01/2011

La Tunisie et nous

Le renversement du président Bel Ali en Tunisie s'est fait en quelques jours.Ici, en Suisse, pour beaucoup c'est comme la découverte d'une dictature  et d'une corruption auxquelles on s'était habitué et qui présentait même quelques aspects rassurants. Cela nous pose une fois de plus la question: quelle attitude, quelle politique tenir face à des régimes foulant aux pieds les valeurs dont nous nous réclamons? Car nous ne pouvons pas simplement dire que c'est l'affaire desTunisiens. Alors, avons-nous une conception en la matière? Y a-t-il un équilibre satisfaisant entre une capacitéd'indignation à préserver et un réalisme incontournable dans la gestion des relations internationales du point de vue politique et économique?


Le renversement du président Bel Ali en Tunisie s'est fait en quelques jours. Ici, en Suisse, pour beaucoup c'est comme la découverte d'une dictature  et d'une corruption auxquelles on s'était habitué et qui présentait même quelques aspects rassurants. Cela nous pose une fois de plus la question: quelle attitude, quelle politique tenir face à des régimes foulant aux pieds les valeurs dont nous nous réclamons? Car nous ne pouvons pas simplement dire que c'est l'affaire des Tunisiens. Alors, avons-nous une conception en la matière? Y a-t-il un équilibre satisfaisant entre une capacité d'indignation à préserver et un réalisme incontournable dans la gestion des relations internationales du point de vue politique et économique?

 

Au moment d'écrire pour la première fois sur mon blog, grâce à l'accueil de la Tribune de Genève et à l'amicale leçon d'initiation donnée par Jean -François Mabut, j'exprime d'entrée un trouble de la conscience qui pourrait être celui de nombreux Suisses. Les événements en Tunisie nous ont sidérés. Qui s'y attendait?  Cela nous rappelle évidemment quelque chose. Souvenons-nous de la chute du communisme en Europe de l'est dont le point d'orgue fut évidemment é la destruction euphorique du mur de Berlin. Il y a, d’ailleurs, une réflexion à faire sur la solidité ou la fragilité des dictatures. Celles qui sont essentiellement politiques, policières sont évidemment  plus vulnérables que celles qui ont poussé au maximum le totalitarisme. Du vivant de Staline et encore après lui, une contestation large était impensable. Le régime, en effet, n'exerçait pas seulement une surveillance policière étroite, il annexait les individus jusques dans leur vie la plus privée. La terreur et le matraquage idéologique, la peur et la dénonciation étaient des soeurs monstrueuses qui engloutissaient toute velléité de résistance. Ceux qui ont bravé cela, pour l'honneur, sont des martyrs et des témoins de l'humanité. Hitler et, à un degré un peu moindre Mussolini n'ont chuté que par l'issue de la guerre. La Chine de Mao n'a rien à  envier à Staline et à Hitler. . Ce fut un sujet d'étonnement pour moi, dans les années soixante, de voir des intellectuels libéraux de chez nous être fascinés par le grand Timonier; alors qu'il précipitait son pays dans la révolution culturelle hystérique après avoir sacrifié quelque 40 millions de ses compatriotes dans son <grand bond en avant>. C'est comme si ces esprits libéraux, ne voyaient plus que la grandeur d'un révolutionnaire ayant fait l'histoire et oubliaient que tout cela contredisait tragiquement les valeurs humaines et de civilisation qu'ils avaient le devoir d'incarner. Passer de l'analyse, de l'explication historique à la compréhension sympathisante et, pire, à une certaine fascination me paraissait être un reniement de soi même. Je n'ai pas changé d'opinion. Et dire que le rêve de Malraux était de ménager une rencontre entre Mao et de Gaulle. Je suis content que l'occasion ne se fût pas présentée. Il était déjà trop que le dernier voyage du Général ait été pour saluer Franco. Mais tout de même, Franco n'a sûrement pas été pire que le régime communiste qui se serait probablement installé si les Républicains avaient gagné la guerre civile; et il a eu le mérite de passer le témoin au Roi Juan Carlos avec très probablement la conscience que ce dernier ouvrirait la voie vers la démocratie. Rien de ce genre à attendre des Mollah en Iran. Seule une révolte générale, comme en Tunisie, pourrait renverser le régime, avec l'aide de l'armée. Mais l'emprise de ce régime sur la société n'est-elle pas plus forte qu'en Tunisie. En revanche, que va-t-il se passer en Egypte et ailleurs dans le monde arabe où du régime autoritaire semblent être des remparts contre l'islamisme et le terrorisme aux yeux des gouvernements occidentaux?

Ces gouvernements occidentaux ont à cet égard une courte vue. Car si la fermeté contre les mouvements islamistes est nécessaire chez nous, si l'appui à ceux qui les combattent chez eux est une bonne chose, ce ne peut être qu'en misant sur des régimes soucieux des droits de l'homme et ouverts, -avec les difficultés à ne pas nier- aux processus de démocratisation. La bonne gouvernance administrative, économique, sociale  et l'engagement contre la corruption sont des paramètres cardinaux pour une collaboration saine entre pays partenaires. A défaut, l'hostilité envers les pays occidentaux propagée par l'islamisme se nourrira de la dénonciation des complaisances occidentales envers des régimes corrompus. Pour dire les choses autrement, les pays occidentaux, Suisse comprise, auraient dû mieux faire savoir qu'ils n'étaient pas dupes du régime Ben Ali. Et je m'adresse ce reproche aussi à moi-même car, au fond, je n'y prêtais guère attention. Enfin, la Suisse aurait dû plus vite et mieux montrer sa compréhension pour la contestation du peuple tunisien qui a mis fin, en une semaine, aux beaux jours du Président.

Cela étant, ne jouons pas aux vertueux intransigeants. La Chine foule aux pieds les droits de l'homme tout en se hissant au rang de toute grande puissance économique, incontournable. La Suisse, comme les autres, cherche à s'implanter dans ce marché aux perspectives vertigineuses. Comment nouer les contacts diplomatiques et personnels nécessaires tout en rappelant suffisamment aux interlocuteurs chinois que les standards minimaux pour les droits de l'homme font partie de la globalisation et que la Chine ne sera un vrai partenaire qu'au moment où sa puissance mondiale reconnaîtra ces standards? C'est un exercice très difficile mais qu'il faut pourtant tenter, sauf à se renier soi- même. Tout n'est pas désespérant dans ce registre. Depuis peu, les dictateurs ont peur de la justice internationale qui se met, parfois, à les rattraper même des années après leur temps de pouvoir. La globalisation, la mondialisation ont des aspects inquiétants et véhiculent leur lot d'injustices et de distorsions. Mais elles ont aussi des côtés plus prometteurs quant au respect de valeurs humaines de portée universelle. 

Toutefois, c'est un défi qui nous est posé. Concilier, ou plutôt assumer dans une contradiction ressentie, la lucidité du réalisme et une capacité d'indignation à laquelle nous appelle, par exemple l'ambassadeur nonagénaire Hessel. Etre en relation avec le monde tel qu'il est, en tenant compte de nos intérêts légitimes, mais en ne cessant pas d'être des témoins de ce à quoi nous croyons.  

En fait c'est une bonne proposition aux hommes et aux femmes de notre vieux pays: sans être simplistes ne pas être dilués. Tels sont mes voeux pour l'année entamée.

Jacques-Simon Eggly

  

 

 

20:58 | Tags : indigné et réaliste: difficile équilibre | Lien permanent | Commentaires (4) |  Imprimer | |  Facebook | | | |

Commentaires

Etant toujours censuré par M. Mabut qui ne mentionne plus mon blog dans la liste des blogs de la Tribune de Genève, alors qu'il mentionne les blogs des islamistes avérés, je me permets ici de vous signaler un article dans mon blog:
Journaliste koweitien applaudit au rejet de l'islam en Europe
http://blogdesamialdeeb.blog.tdg.ch/archive/2011/01/21/journaliste-koweitien-applaudit-au-rejet-de-l-islam-en-europ.html

Écrit par : Sami Aldeeb | 21/01/2011

Cher Monsieur,

Après vous avoir lu au fil de vos chroniques publiées dans le journal "Le Temps", je me réjouissais de vous lire à nouveau sur votre blog.

Or votre billet du jour déçoit l'attente placée dans l'humaniste que vous représentez pour moi. En effet, comment ne pas être choqué à la lecture de cette phrase :

" Mais tout de même, Franco n'a sûrement pas été pire que le régime communiste qui se serait probablement installé si les Républicains avaient gagné la guerre civile; et il a eu le mérite de passer le témoin au Roi Juan Carlos avec très probablement la conscience que ce dernier ouvrirait la voie vers la démocratie. "

"Franco n'a sûrement pas été pire que le régime communiste qui se serait probablement installé si les Républicains avaient gagné la guerre civile", écrivez-vous. Toutefois il me semble bien hasardeux de vouloir préjuger - ou plutôt post juger - du cours de l'histoire.
Si l'on peut comprendre que chacun analyse, interprète et juge le cours de l'histoire à l'aune de sa propre inclination politique, il faut tout de même rappeler que la Guerre civile espagnole a été déclenchée par Franco lui-même, à la suite d'élections libres gagnées par le "Front Populaire"- pour simplifier les Républicains.
En ne reconnaissant pas le verdict des urnes, Franco a renversé un régime démocratiquement élu, ceci au terme d'une terrible guerre civile au cours de laquelle l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste apportèrent leur soutien en hommes et en matériel aux troupes franquistes.

On connaît la suite. Vainqueur, Franco installa une dictature qui perdura tout de même jusqu'en 1975 et si celle-ci survécut aussi longtemps, ce fut grâce aux aléas de l'histoire : neutralité de l'Espagne lors de la Seconde Guerre Mondiale, puis l'alignement occidental de l'Espagne lors de la Guerre Froide, sans parler de la "Realpolitik".
Certes Franco a bien passé le témoin à Juan Carlos, mais peut-on qualifier cet acte de méritoire ? Et surtout avait-il d'autres alternatives ?

Les démocraties occidentales s'accommodèrent parfaitement du régime franquiste, au même titre que ces mêmes démocraties ont ignoré jusqu'à très récemment le régime autocratique de Ben Ali en Tunisie.

L'histoire de la prise du pouvoir par Franco en Espagne rappelle un peu celle du coup d'Etat militaire de Pinochet au Chili contre le Président Salvador Allende, lui aussi démocratiquement élu.

Pour ma part, je ne vois dans "l'épopée franquiste" aucun acte de bravoure et ne saurais accorder aucune circonstance atténuante au dictateur implacable que fut Franco, lui qui bien que malade et en fin de vie, signa encore des sentences qui condamnèrent à mort des activistes politiques.

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 21/01/2011

Et si Genève en prenait de la graine, allez tous dehors et enfin des gens intègres au gouvernement!

Plus de franc-maçons ripoux et profiteurs, on peut rêver!

Écrit par : domiiniquedegoumois | 21/01/2011

Et si vos parliez de l'avis de vos amis banquiers ayant supportés la bande de pilleurs de la Tunisie, comme de l'ensemble des autres dictatures en place et ayant aussi des comptes en Suisse ?

Écrit par : Corto | 23/01/2011

Les commentaires sont fermés.