Le Temps passe...

  • Confinés en appel d’air

    Le mot est clair dans le dictionnaire. Être confiné, c’est être enfermé, chez soi dans le meilleur des cas. Le dictionnaire parle aussi d’un air non renouvelé Cela évoque une sensation d’étouffement. Actuellement, on imagine ce qu’il peut en être dans des locaux exigus : risques augmentés de tensions, d’affrontements domestiques, de violences. Il y a de la matière pour les psychologues et les psychiatres. D’ailleurs, certains expriment leurs craintes à ce sujet. On pense à cette phrase de Sartre dans sa pièce <huis clos> : l’enfer c’est les autres. Il faut dire que Sartre a été, certes, un philosophe et un écrivain, mais aussi un théoricien de l’engagement dans un cadre idéologique rigide de lutte des classes ; tout le contraire d’un Albert Camus. C’est une belle revanche que le premier soit quasiment tombé dans les oubliettes, avec sa redoutable Simone, tandis que le second, exemple d’humanisme, soit tellement présent dans nos cœurs et nos esprits.


    Mais revenons au confinement. Si l’on pense à des philosophes et à des écrivains , on constate que certains ont eu a bougeotte, qu’ils ont eu besoin de l’air du large pour stimuler leurs neurones, aiguiser leurs sensibilités. Un Joseph Kessel, un Blaise Cendrars sont illustratifs. D’autres ont été très sédentaires, laissant leur esprit , leur imagination s’envoler. Un Marcel Proust bien sûr, mais aussi, par exemple, un Jules Vernes. Chez les philosophes on a eu des voyageurs mais on sait qu’un Emmanuel kant a fait toute sa vie la même promenade circulaire autour de chez lui, à la même heure. Or, la pensée de ce bureaucrate des jambes s’est élevée aux plus hautes sphères de la réflexion philosophique. Jésus était un prédicateur en marche, mais nombre se ses fidèles serviteurs, au cours des siècles, l’ont adoré dans le confinement pieux des monastères. Bref, il n’y a pas de généralité. Le confinement peut conduire au rétrécissement du corps et de l’esprit. Il peut aussi, par une sorte de compensation, rassembler les forces dans une concentration dépassant le corps et sublimant l’esprit. Cela dépend du contexte et de sa propre nature.

    Dès lors, dans la situation actuelle, on souhaiterait que chacun puisse assumer , le temps qu’il faudra, les inconvénients parfois lourds (pensons au confinement dans un HLM) et tirer de lui-même (peut être en ouvrant la fenêtre à l’heure d’applaudir les soignants) un souffle qu’il ne se connaissait pas. Facile à dire et sans doute un peu théorique. Chacun de nous, dans cette situation, vit dans un contexte plus ou moins favorable. Chacun a son caractère, son humeur. Toutefois, en regard, précisément, de l’engagement impressionnant et à risque des soignants, on a envie de dire : que ceux qui le peuvent ouvrent aussi leurs fenêtres intérieures, pour un appel d’air vivifiant qui, lui, était resté jusqu’ici un peu confiné.

  • Confinés en appel d’air

  • Le rêve d’un homme amélioré

    Le pasteur Vincent Schmid a terminé son dernier blog sur le site TDG par une interrogation : <vers l’homme amélioré> ? Il pensait, bien sûr, à ce que nous deviendrons au sortir du combat sanitaire qui restreint tellement le courant habituel de nos existences quotidiennes. Cette interrogation nous renvoie aux évocations d’un transhumanisme vertigineux ; lequel rêve d’un homme augmenté, en durée et en capacités, grâce aux technologies médicales, aux manipulations sur les cellules vitales, aux prodiges de l’intelligence artificielle, aux ouvertures de la numérisation, à l’assistance de robots incroyablement performants… Or, soudain, voici une pandémie qui nargue notre fragilité humaine. Il y a comme un air connu ayant traversé toute l’histoire de notre espèce. D’un côté la soif et l’élan du pouvoir humain. Les grands textes religieux et les grands mythes en parlent. Cela finit plutôt mal. De l’autre côté, précisément, de terribles coups d’arrêt. Adam et Eve, Prométhée, la Tour de Babel…Plus prosaïquement, ces pandémies dévastatrices au cours des siècles, telle la peste ou le choléra, qui ont déstabilisé les sociétés de leurs temps. Ne parlons pas des destructions, des hécatombes dues à l’action des hommes les uns contre les autres.

    Devant ce qui nous advient en cette période, il faut savoir raison garder et ne pas nous transformer en prophètes de l’apocalypse. Même un croyant d’aujourd’hui peut difficilement voir en ce fléau viral la main punitive du Créateur. À cause de nos péchés et de notre démesure ? Ce genre d’interprétation ne passe plus la rampe. Malgré la prière du Pape, il attendra encore moins que ce Dieu ressenti par la foi chasse soudain le virus, de par un seul coup de sa baguette divine. On peut chercher une spiritualité sans croire à un Dieu à la fois vengeur et compatissant. D’ailleurs, en fait de grands textes, rappelons la promesse du Dieu de Noé après le déluge : plus jamais cela. Toutefois, dans une réception et une interprétation symbolique des textes sacrés, on trouve de quoi réfléchir et méditer. Qu’il s’agisse de sagesse grecque ou de prescriptions religieuses, il y a toujours un appel à retrouver les chemin des équilibres.

    L’auteur de ces lignes a été et demeure un Libéral convaincu, engagé. Pas question donc, ici, de nier l’apport décisif de l’économie libérale dans le développement économique et social ; cette économie dût elle être toujours accompagnée d’un cadre régulateur, à géométrie variable suivant les lieux, les nécessités et les oscillations politiques. Pas question non plus de nier les aspects positifs de la mondialisation. En tout cas, il faut écarter la tentation d’un protectionnisme nationaliste général, lequel serait très néfaste à la Suisse. Bon, mais cette remise en place ne doit pas effacer les points négatifs. Déséquilibres aux échelles internationale et nationales. Interconnexions créant des dépendances à risques multiples. Soyons précis. Que nos industries de toutes sortes soient devenues tellement dépendantes de la Chine, notamment, est-ce un succès pour nos économies européennes ? Même les batteries pour nos véhicules électriques d’avenir en dépendent. Pareil pour des éléments de nos branches phares, horlogère, textile, pharmaceutique, hôtelière…. N’en jetons plus. Pour combattre ce virus qu’ils ont caché longtemps et qu’ils ont diffusé, les Chinois viennent maintenant au secours des Italiens démunis de matériel. Un comble. Allons, avouons-le : nos industries ont cherché dans la mondialisation à diminuer les coûts de production, —ceux du travail particulièrement—. Le calcul fut de rentabilité. Au bénéfice de nos consommateurs, certes, mais en oubli de toute évaluation stratégique incluant les risques de crises. En fait, et sous divers aspects, n’avons -nous pas mis en danger notre indépendance ?


    Ici, il faut s’entendre. Ce n’est pas un appel à moins d’Europe mais au contraire à plus d’Europe. Ah, si celle-ci, incluant la Suisse, avait pu s’organiser, s’articuler mieux à tous égards, avant que ne se déploient tous azimuts, mécaniquement les tentacules de la mondialisation ! Avec la crise du climat, encore trop mal prise en compte, l’idée d’un certain retour, avec plus souvent une chaîne complète de production, au continental, au national, parfois au local ne serait-elle pas bonne à creuser ? Non pas tourner le dos à la qualité de dynamisme, d’interaction stimulante de la mondialisation ; mais en en pesant, mesurant les termes. Il y aura des pertes de marges bénéficiaires, des hausses de prix à la consommation, mais des gains de sécurité. Une vraie stabilité mondiale postule des partages, des échanges, des équilibres ; non pas des dépendances excessives et périlleuses à long terme. Il en va aussi d’une capacité de décision politique à préserver, plutôt que d’être pris dans des filets invisibles.

     

    Enfin, naturellement, cette crise virale interroge chacun de nous. Il y a matière à réflexion d’ordre philosophique, spirituel, écologique et tout simplement de bon sens souvent perdu. Le confinement ne va-t-il pas favoriser l’intériorité et, simultanément, la solidarité ? Ce sentiment de notre fragilité, redécouvrant notre finitude, ne va-il pas réanimer un peu une soif de meilleure clarté à donner à nos existences ? Ne soyons pas pompeux. On n’imagine pas une révolution culturelle. Mais si le virus maléfique pouvait malgré lui laisser dans son sillage une aspiration à un supplément d’âme, à une meilleure perception des choses qui comptent, à une volonté plus affirmée de maîtriser nos destins individuels et collectifs, à un plus grand besoin de trouver des équilibres humains, politiques, économiques et sociaux il y aurait dans ce vent mauvais un parfum de renouveau. En somme , plutôt que d’un homme augmenté , désaxé de lui-même et de la création, rêvons d’un homme amélioré, davantage en quête de sens.

  • Le drame des réfugiés et nous

    Le risque des échos et des images sur les drames humains est de stimuler un certain voyeurisme, alourdi d’une épaisse couche d’indifférence. Or, être indifférent au drame des réfugiés, actuellement éjectés par le Président turc Erdogan contre les barbelés protecteurs de la frontière grecque, serait rétrécir son cœur et son intelligence. On pense même, dans un coin de sa tête, à la politique suisse durant la deuxième guerre mondiale. <La barque est pleine> est une phrase dont, avec le recul, on n’est pas très fier. Seulement voici : une fois ému, attristé, on se doit aussi d’être lucide et honnête. Faudrait-il que à Grèce ouvre toutes grandes ses portes, et puis, en enfilade, que tous les pays européens fassent de même ? Imaginez que vous soyez grec, habitant d’une île déjà submergée. Etes- vous certain que vous ouvririez les bras ? Quant à l’Union européenne, elle est divisée. La Pologne, la Hongrie, la Bulgarie, pour ne citer qu’elles, ne veulent pas recevoir de régugiés qu’elles estiment inintégrables. La CDU d’Angel Merkel paie politiquement l’accueil massif et mal contrôlé de la vague de 2015. Non, ce n’est pas simple.


    L’histoire est pleine de ces problèmes, de ces crises résultant de fautes ou de mauvaises solutions politiques. On pense aux mauvais réglements issus de la première guerre mondiale. Plus récemment,il y a eu la gestion calamiteuses des événements en Libye, la désastreuse invasion de l’Irak, l’absence de toute vision et d’action concertée au début de la dérive en Syrie. Sans ces lacunes si lourdes de conséquences, on aurait peut être assuré une transition maîtrisée à Damas. On aurait peut être évité Daech, les bains de sang, les flux énormes de réfugiés désespérés. Mais avec des si… Bien sûr, l’offensive du régime de Damas, appuyé par la Russie, afin de récupérer les dernières terres qui lui échappent provoque une tragédie humaine. Demandons nous, cependant, quel régime, dans n’importe quel pays, n’essayerait pas de récupérer l’entier de son territoire. Quant à la Turquie, la question humanitaire est le cadet de ses soucis. Elle est obsédée par le risque, selon elle, d’une base arrière en Syrie pour les opposants, notamment kurdes, à son régime.


    Alors que faire ? Sans doute tendre vers une concertation efficace pour trouver une solution politique et de paix en Syrie. Le manque de vision et de cohérence à Washington d’une part, la faiblesse politique et militaire de l’Union européenne d’autre part sont des facteurs de paralysie. Vladimir Poutine, lui, poursuit une stratégie russe. Avant donc une solution politique encore hors d’atteinte, il y a l’exigence humanitaire.

    Peut être que la seule démarche immédiate possible serait celle-ci. Organiser , à la lisière des frontières grecques et turques, des camps de réfugiés supportables, sous l’égide du HCR, du CICR, de l’ONU peut être, avec le concours d’organisations humanitaires diverses. Il y faudra de très gros moyens financiers et logistiques. L’Union européenne devrait particulièrement s’engager, et la Suisse prendre toute sa part. Ainsi pourrait-on également déterminer ceux qui, sans espoir et raison d’un quelconque retour, devraient être admis comme réfugiés et répartis dans les différents pays européens ; et ceux qui pourraient éventuellement attendre afin de rentrer dans une Syrie pacifiée et en reconstruction. Illusions que ces propos ? Quelle solution proposez-vous ? Et en évitant les simplifications uniquement de bonne conscience qui crèent à leur tour des effets pervers. Oui, il faut de l’émotion, de la compassion, de l’action solidaire. Mais il faut aussi de la lucidité, une vision politique, une action équilibrée.

  • Prudence sans panique

    Allons, commençons par une observation qui soulèvera des critiques. Une fois de plus, le coronavirus vient de Chine. Et, n’en déplaise au respect dû à une si vielle civilisation, à une si grande puissance, ce n’est pas étonnant. On sait que l’hygiène personnelle et collective des Chinois n’est pas leur fort. On sait que leur manière de se nourrir, de nourrir leurs animaux en les mélangeant est inquiétante. Tout est acquis pour la profusion et la diffusion de sales ennemis. Ce n’est pas une raison pour boycotter la Chine. Ce serait d’ailleurs impossible. Elle est partout dans l’économie mondiale, y compris en Europe et en Suisse. Cela pourrait tout de même susciter une réflexion. Ne pourrions nous pas produire davantage sur sol européen, dans des conditions claires ; et revoir nos conditions d’importation .

    Cela étant, il y a des quoi être un peu choqué par les réflexes de certains qui glissent de la prudence nécessaire à un début d’angoisse et de panique. Des gens qui se ruent dans les pharmacies pour acheter des masques largement inutiles. Les mêmes ou d’autres qui accumulent des provisions, comme aux plus beaux jours de la guerre froide. C’est presque indécent.


    Encore une fois, une prudence adéquate est de mise. Les pécautions simples recommandées par l’Office fédéral sont bienvenues. Le Conseil fédéral a suspendu pour un temps les grands rassemblements. Bien. Mais souvenons-nous que la grippe saisonnière tue aussi, particulièrement des personnes vulnérables. Quant à celles atteintes chez nous par ce virus, elles sont en grande majorité bien en vie. Et voici la science. On devrait attendre bientôt d’Amérique un vaccin, que l’on aura trouvé grâce à la découverte de notre récent prix Nobel, Jacques Durochet, honoré avec ses collègues. Pas mal, non !

    Donc un peu de recul, de grâce, de discipline calme, individuelle et collective et foin de la panique. Le médecin cantonal genevois, à la Radio, s’en est un peu pris aux médias qui répètent en boucle les informations alarmantes, laissant à l’arrière plan une mise en place de tous les paramètres. La bien connue mécanique médiatique.


    Enfin, ce virus chinois nous rappelle que, de tout temps, l’humanité a subi des épidémies. On est mieux armé aujourd’hui. Mais cela nous rappelle aussi que l’espèce humaine, comme les autres espèces, n’a pas de garantie absolue sur sa santé et sa pérennité. Elle n’a aucun droit à l’immortalité terrestre. Cette conscience d’une fragilité de nature a de quoi susciter quelques méditations sur le sens de la vie. Un François Cheng, (tiens un Chinois de naissance) nous le dit si bien.

    Ne nous moquons pas du coronavirus qui fait des victimes, mais ne le laissons pas être un virus qui altérerait nos esprits.

  • Pollution politique et médiatique

    La pollution abîme notre planète et nos poumons. Mais il y a une autre pollution : celle qui détériore notre vie en société. Juste deux exemples, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. Le président Trump peut se targuer de son bras de fer économique et commercial avec la Chine. Il peut se féliciter d’un tableau flatteur sur la croissance et l’emploi dans son grand pays ,où tant de gens sont pourtant dans la précarité. Laissons à d’autres le soin d’évaluer ce qui lui est dû et d’analyser les perspectives à long terme. Mais nul besoin de laisser à d’autres le soin d’évoquer la vulgarité, l’imprévisibilité en politique étrangère, et, surtout, la violence verbale, la dégradation incroyable de l’image présidentielle avec, dans la foulée, la dégradation de l’ambiance politique en général. Cette grande démocratie, que Tocqueville s’était plu à décrire, —non sans en apercevoir déjà des failles—, va-t-elle verser dans un spectacle pemanent de jeux du cirque électrisés par les médias et, surtout, les réseaux sociaux ? Or, la question se pose : où va une démocratie qui expulse de son fonctionnement la dignité et le respect ?


    Revenons de ce côté ci de l’Atlantique. L’affaire Griveaux. Évidemment, lorsque l’on a été ministre et que l’on est candidat à la mairie de Paris, mieux vaut éviter le risque de se faire piéger dans l’expression visualisée d’une pulsion sexuelle. Mais ici n’est pas le propos. Le fait grave est que les auteurs du forfait ont trouvé le moyen de tuer politiquement un homme en captant et en diffusant une image relevant de son intimité. Des délinquants dont on souhaite la punition pénale.Toutefois, ils ont réussi leur coup. On pensait qu’un pays comme la France était immunisé contre ce genre de poison trempé, dans ce triste breuvage du puritanisme anglo-saxon. Eh bien, ce n’est plus le cas, semble-t-il. On rêvait de réseaux sociaux facilitant des Iiens directs, chaleureux entre les personnes, ouvrant des chemins de participation citoyenne et civique. Or, force est de constater que cette communication électronique frénétique isole plus qu’elle ne relie. Elle attire les pédophiles. Mais elle offre aussi des outils aux violeurs de la sphère privée et de l’intimité. Or, la question se pose : où va une démocratie qui expulse de son fonctionnement la sphère privée et l’intimité ?

    Une qualité du régime démocratique tient à sa qualité d’adaptation ; ce qui le distingue d’un régime autoritaire s’accrochant à ses rigidités. Mais une démocratie peut s’écarteler de ses dérives. Ceux qui l’aiment et la défendent doivent renforcer, haut et fort, une capacité de résistance. Résister à la vulgarité, à la violence, au simplisme dans les échanges politiques. Résister au voyeurisme, au puritanisme agressif livrant des proies ciblées à la morsure des hyènes médiatiques.

    On pensait que la vocation des démocraties était de résister à la menace des dictatures extérieures. On voit que leur devoir est aussi de résister aux multiples dérives et tyrannies de l’intérieur ; dont les réseaux sociaux sont comme des porteurs dangereux du virus meurtrier. Dans cette affaire, il y a un enjeu : celui de la pérennité d’une société et de La Liberté des personnes. Résistons !

  • Sur ces scandales sexuels

    Certains sages disent que lorsqu’il y a une opinion publique semblant unanime, il faut se méfier. Ce n’est pas toujours vrai. Qui, aujourd’hui, oserait encore banaliser les horreurs commises par les Nazis envers les Juifs ? Mais qu’en est-il des scandales d’ordre sexuel, avérés ou dénoncés ? Évidemment, tout le monde parle du <consentement>, livre écrit par Vanessa Springora sur sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle avait quatorze ans. Dans un article du <Point>, Peggy Sastre relève que l’auteure rappelle dans son livre son dépit amoureux. Si l’écrivain quinquagénaire l’avait vraiment aimée, et aimé qu’elle alors, écrit-elle encore aujourd’hui, notre passion extraordinaire aurait été sublime. Seulement, elle découvrit qu’elle n’était qu’une proie parmi d’autres, et cela la détruisit. Or, cette inclination à la chasse aux mineures, assumée par l’écrivain, bénéficia d’une indulgence des milieux culturels parisiens dont on a raison d’être choqué aujourd’hui. Un des prolongements de ce mai 68 qui a aveuglé tant de gens. Or, en tout temps, les mineurs devaient et doivent toujours être protégés. En tout temps aussi, les personnes en situation d’ascendant devant des mineurs ont un devoir de maitrise et de réserve, quitte à juguler leurs éventuelles pulsions. Le pire, à cet égard, est relaté dans l’affaire du prêtre pédophile actuellement en jugement. Il est bien essentiel de dénoncer ces scandales. Sans préjuger le jugement, Taric Ramadan est accusé d’avoir profité de son ascendant pour amener des jeunes filles dans ses filets.


    Aux États-Unis, le procès Wettstein s’est ouvert. Mais ici, au risque de se faire lapider par des féministes de choc, on a le droit de trouver que le contexte est différent. Bien sûr, s’il y a eu des violences physiques, elles doivent être sanctionnées. En revanche, il y a de quoi s’étonner que des actrices majeures soient montées volontairement dans la chambre d’un producteur avec l’espoir de décrocher un rôle. Une actrice a raconté avec ironie qu’elle était montée, mais avec son petit ami. C’est vrai, elle n’a pas eu le rôle convoité. Elle en a eu d’autres. Naturellement, il faut prendre en considération la place prépondérante de ce producteur à Hollywood face à de jeunes actrices ambitieuses. On a toutefois le droit de se poser des questions. Questions que l’avocate femme du prévenu ne manquera pas de poser à des plaignantes qui sont sorties du bois tant d’années après. En tout cas, cela mérite un vrai procès équitable.

    Il est vrai que les temps changent. La revendication légitime des femmes à briser l’immunité machiste change les mentalités des hommes aussi. C’est bien. Toutefois, gare à ce que le balancier n’aille pas vers l’excès, l’absurde, la paranoïa. On entendait récemment à une radio française une sociologue s’exprimer en direct des Etats Unos. Elle critiquait vertement cette tradition , voire cette exception de galanterie française qui n’était, selon elle, qu’un alibi des hommes pour ne voir dans les femmes que des gibiers de chasse, pour conforter leur instinct machiste de domination. Cette victimisation à priori des femmes a été justement critiqué par certaines, et non des moindres : Elisabeth Badinter, Catherine Deneuve et d’autres. Bref, cette voix d’outre atlantique préconisait que l’on imite un usage et même une norme pénale américaine. Un regard d’hiomme trop insistant sur une jolie femme serait un délit, voire considéré comme un viol virtuel. Là on devient fou. Heureusement pour l’auteur de ces lignes, les réactions des femmes de son entourage étaient à son unisson. Les féministes de choc n’ont pas le monopole de la parole féminine, malgré le vent médiatique actuel, et sont loin de représenter toutes les femmes. Nombre d’entre elles, intellectuelles, femmes d’affaire, journalistes, commerçantes, politiciennes seraient attristées que disparaisse une forme de galanterie à la française et que le puritanisme névrotique et paranoïaque à l’américaine devienne l’habitude et la loi chez nous. Le Coca-Cola et le Fast-Food criminels pour l’estomac et la ligne, cela suffit. Ah oui, que l’on enquête un peu objectivement : on peut être engagée pour l’égalité hommes-femmes, avoir une réussite professionnelle et aimer sentir le pouvoir de sa séduction dans le regard masculin. A condition que les lignes rouges ne soient pas franchies ; ce qui implique une qualité d’éducation et de civilisation.


    Voilà qui n’affaiblit en rien, et même au contraire, la conviction qu’une plus grande sévérité, voire une sanction implacable devraient être appliquées aux violeurs, aux assassins pervers sexuels. Conviction aussi que l’indulgence ne devrait pas être de mise envers les personnes qui jouent de leur fonction et de leur ascendant pour assouvir leurs pulsions sur des mineurs. Naturellement, il faut juger cas par cas. Il y a des rencontres plutôt romantiques. Brigitte Macron n’a pas été condamnée parce qu’elle a laissé Emmanuel devenir amoureux. On connait un cas de ce genre qui a eu lieu dans une école privée genevoise ; même si plus tard, cela a fini par un divorce. Mais, de manière générale, la protection des mineurs est fondamentale. Simplement, encore une fois, il ne faut pas tout mélanger. Expurger le machiste inégalitaire, oui. Tuer tout élément de séduction dans la relation entre hommes et femmes, non merci.

  • Vers un retour de l’éthique

    Souvenir d’un échange avec un collègue dans les couloirs du Parlement fédéral, il y a bien des années. L’auteur de ces lignes,—un peu obsessionnellement désireux d’établir un lien entre les racines intellectuelles du libéralisme et l’action dans l’actualité—, insistait sur le fait que la philosophie libérale impliquait non seulement une volonté de liberté mais aussi une dimension éthique indispensable à sa survie ; y compris en matière économique et financière. La réponse fut assez sèche. Ce genre de phrase relèverait du pathos et d’une fausse bonne conscience naïve, presque agaçante. Une économie libérale aurait sa logique incontournable : la recherche de la rentabilité, génératrice de profit. Il en découlerait un effet de concurrence stimulante et de ruissellement finalement au bénéfice de tous.

    Des années après, le soit-disant pathos est au cœur d’un vrai débat. Bien sûr, l’effort de rentabilité est essentiel. Bien sûr le profit en est la mesure. Certes, trop l’oublier amènerait des conséquences négatives, y compris sur les retombées sociales. Seulement, il n’y a pas que cet aspect. On n’a pas tout évalué en en restant là. Le débat doit renvoyer aussi à la question de la responsabilité, de la justice et des équilibres durables, nationaux et internationaux. Exploiter les ressources d’un pays du Tiers-monde en rapatriant l’essentiel des bénéfices, sous réserve de ce que retiennent pour eux des notables du régime : est-ce du libéralisme responsable ? Non ! Pratiquer une industrie indifférente aux conséquences sur l’environnement, la pollution, le changement climatique, est-ce du libéralisme responsable ? Non ! Lorsqu’une entreprise a son siège dans un pays développé, utiliser au maximum une main d’œuvre bon marché dans des pays peu soucieux de l’humain : est-ce un libéralisme éthique ? Non !

    Dans cette optique, l’Initiative visant à obliger l’économie et la finance à respecter des critères éthiques dans leurs investissements est légitime. Vues sous cet angle aussi, les protestations spectaculaires de jeunes écologistes, dont une lycéenne suédoise est l’icône, sont des protestations et des pressions en partie bienvenues.

    En partie seulement ? Un vrai Libéral se méfie légitimement d’un excès de contraintes, de carcans, dans la vie économique comme pour l’existence individuelle. N’oublions jamais que l’enfer peut être pavé de bonnes intentions. Que Dieu nous préserve d’un Etat socialiste, étatiste omniprésent. Qu’il nous préserve aussi,—cela dit en passant—, d’une sorte de police des mœurs et d’un cadre étroit posé à La Liberté d’expression.

    Donc, on préfère une libre prise de conscience, des incitations, l’inflexion vers des comportements généraux et particuliers retrouvant les sources originelles ; cela afin de construire des sociétés à la fois libres, solidaires et responsables. Certains affirmeront que, sans réglementations précises, sans contrôles étroits le libéralisme, laissé à lui-même, ne corrigera ni ses excès ni ses dérives. Le corset étatique de fer serait donc inéluctable. C’est faux. On voit poindre aujourd’hui , et de plus en plus, des entrepreneurs, des banquiers, des investisseurs en général, de petits épargnants même et des consommateurs qui ne sont pas sourds aux cris d’alarme. L’éthique, la responsabilité sont des notions qui se sont reconnectées à leurs esprits. Oh, pas d’angélisme. Il y a encore bien des vents en sens contraire. Mais celui-là s’est vraiment levé et devrait se renforcer. Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain dans un déni de tous les apports. Mais de nouveaux équilibres sont imaginables, possibles. En cette période de l’année, disons que l’espérance n’est pas que pour notre au-delà.
    Bon Noël et bonne année.

  • Cette non douce France

    La France garde, à beaucoup d’égards, un charme qui nous attire. Elle a une grande histoire. Mais Charles Trenet ne pourrait plus chanter <douce France>. Elisabeth Badinter relève avec inquiétude l’ambiance délétère qui parcourt le pays. C’est plein de détestations réciproques. Il y a le mal des cités et le ratage de l’intégration des immigrés qui y sont confinés. C’est explosif. Nombre d’intellectuels,—avec de notables exceptions—, n’osent plus parler d’identité nationale et tournent le dos au récit patriotique traditionnel. Cela se prolonge dans l’école. Évoquer, par exemple, le bapthème chrétien de Clovis comme repère d’un début de la France comme telle ne soulève pas seulement une légitime interrogation des historiens ; c’est presque dénoncé comme du racisme ethnique et religieux. Enfin, la crise sociale actuelle démontre combien il est difficile pour la France d’adapter son fonctionnement étatique à ce que demanderont les réalités de demain. Les remous légers ayant entouré l’élection du Conseil fédéral font sourire en regard des turbulences françaises. Sait- on que, depuis 1947, la SNCF n’a pas connu une seule année sans grève.

    La France est-elle capable de conduire des réformes indispensables ? L’hostilité syndicale à la réforme des retraites élaborée par le Gouvernement a de quoi sidérer. Il fallait entendre ce conducteur de métro s’indigner d’une perspective l’obligeant à travailler jusqu’à 64 ans alors qu’il avait, dit-il, signé il y a quelques années un contrat lui ouvrant la porte du repos dès la petite cinquantaine. C’est à peine croyable . Pourtant, le Gouvernement a précisé que la fin progressive des régimes spéciaux ne concernerait pas les salariés de ces branches privilégiées s’ils étaient à moins de dix-sept ans de l’âge de retraite prévu. On mesure l’étalement dans le temps et, d’ailleurs, le coût persistant durant tout ce temps là. Les Français devraient constater que, partout en Europe, on envisage une élévation de l’âge de la retraite. Il s’agit d’une conséquence du vieillissement de la population, de l’allongement de la durée de vie et du rétrécissement de la frange des actifs auxquels il incombe de supporter cette solidarité entre générations. C’est pourtant évident : le financement du système est en jeu. Faute d’une réforme, il faudra bien, à la fois, augmenter les cotisations et les impôts. La France risquerait vraiment de devenir une exception ingérable. Un cheminot français de demain peut-il trouver juste et raisonnable de se retirer dans la cinquantaine et de profiter d’une retraite pleine jusqu’à 95 ans par exemple ? Eh bien oui, d’ après des syndicalistes qui ne se préoccupent pas des moyens de reprendre la maitrise d’un bateau en dérive.


    Oh, il y a les slogans de toujours. Taxer davantage les riches et les entreprises . C’est un ministre français de naguère, pourtant, qui avait dit justement que trop d’impôt tue l’impôt. En effet il y a des limites au-delà desquelles on étouffe l’investissement et la productivité économique ; donc on va vers une destruction de l’emploi. Certains, nichés dans les secteurs publics, se boucheront les yeux. Mais un déficit de la sécurité sociale accentuant gravement le déficit général de l’Etat ne pourrait que mettre la France et les Français en situation de fragilité et de vulnérabilité.


    Pour en revenir à la réforme des retraites, on espère que le Gouvernement français, bravant la fronde, tiendra bon sur l’essentiel. Mais si la crise devait durer, le Président Macron ne pourrait-il pas recourir au Référendum à la française. Il pourrait soumettre le projet au vote du peuple en s’engageant, avec ses ministres, dans une grande campagne d’explication des enjeux. Est-ce une illusion de penser , qu’à la fin, une majorité des citoyens bien informés sur tous les paramètres, se rendrait à la raison ? A défaut, le peuple prendrait la responsabilités des enlisements funestes qui en découleraient.

    Ah, qui chantera demain qu’il fera bon de vivre en France ?

  • Accepter la mort pour maîtriser la vie

    C’était un privilège d’entendre récemment l’ancien Secrétaire d’Etat Charles Kléber parler des menaces qui planent sur la politique de la santé. De ce que l’on a entendu et de discussions plus générales tirons quelques réflexions.

    La science médicale fait des progrès inouïs et constants. Qui ne s’en réjouirait ! Quelle satisfaction, par exemple, d’entendre qu’une mère de famille atteinte d’un cancer avait les plus grands risques, il n’y a pas si longtemps, de voir son état s’aggraver, alors qu’elle a désormais les plus grandes chances de guérir ; et que cela devrait être encore plus le cas demain. Naturellement, cette médecine de pointe a un coût. Or, sur les coûts de la médecine , précisément, on constate de plus en plus les problèmes qui grandissent ; notamment les cotisations d’assurances devenues trop lourdes pour beaucoup, et en conséquence une prise en charge croissante par l’Etat, c’est-à-dire les contribuables.


    La première question qui se pose : où et comment économiser sans porter atteinte à une médecine de qualité pour tous ? La pratique du tarmed, des consultations raccourcies a été instaurée. Elle est bureaucratique et frustrante pour les médecins généralistes, dont on vante par ailleurs le rôle crucial d’aiguilleurs pour le patient. Certes, il y a la prévention dans la responsabilité individuelle. L’hygiène personnelle de vie , la nutrition, la mobilité, la mise à l’écart des substances nocives : autant de choses qui doivent être encouragées. Collectivement, la lutte contre les pollutions a toute son importance. Mais il y a un volet que l’ on n’aborde que sur la pointe des pieds. Et pourtant… La statistique nous apprend que quatre-vingt pour cents des coûts médicaux sont le fait de personnes qui n’ont en moyenne plus qu’un an à vivre. On entend tout de suite la protestation. <Êtes vous en train de dire que les personnes âgées ne devraient plus avoir droit aux soins ?> Bien sûr que non. Il ne saurait s’agir jamais d’un refus. La question doit être posée autrement. Quels soins, quelles décisions à prendre en commun à partir d’un certain stade de l’état de santé et de l’âge du patient ? En fait, c’est une interrogation qui a une dimension humaine, philosophique et spirituelle. En voulant tourner le dos, jusqu’à l’extrême des possibilités, à l’approche de la mort, en rêvant de gagner toujours plus de longévité, en nous accrochant à toutes les technologie de survie imaginables ne déraillons-nous pas, individuellement et collectivement ? Soyons honnête. Il est presque gênant d’écrire cela lorsque l’on est en bonne santé et que l’on ignore comment on réagira, même éventuellement très âgé, face à une maladie grave. Mais c’est une raison de plus pour souhaiter qu’un vrai débat se développe sur ces sujets, sans peur ni reproche. Une société qui fait tout, et risque de faire davantage encore afin d’oublier la mort n’est-elle pas en voie de déséquilibre ? Naguère, une ambiance, une éducation intégraient la fin de vie à l’ordre normal des choses.


    De telles questions fondamentales devraient être au cœur des échanges entre médecins et patients, notamment les plus âgés. Elles devraient être abordées avec l’entourage familial. C’est quelquefois le cas. Toutefois, les médecins n’ont souvent pas la formation humaniste et psychologique nécessaire. Et puis, sous la pression du temps, des contraintes bureaucratiques ils n’ont souvent plus La liberté de manœuvre leur permettant d’intégrer cette dimension du dialogue profond avec le patient. En milieu hospitalier, l’exigence d’efficacité technique prime. On comprend donc que le problème est bien plus large que financier. Il n’en demeure pas moins qu’un rééquilibre d’une pensée globale aurait également des effets d’économie à long terme. Rappelons qu’il y a des personnes qui, en toute liberté, choisissent exit pour échapper notamment à l’ acharnement thérapeutique, et dans la volonté de partir en étant maîtres d’eux-mêmes. Choix respectable s’il en est. Il y a bien sûr d’autres chemins ouverts dans l’intention de préserver sa dignité et sa maîtrise.


    Finalement, on ressent le besoin d’un vaste débat national qui stimulerait les réflexions personnelles. Tous les acteurs de la santé et de la médecine ont de quoi participer à un tel débat . Médecins, patients,, assureurs, politiciens qui décident du cadre, mais aussi des théologiens et des penseurs humanistes. On sait bien qu’il y a des mesures précises concrètes à envisager. On ne saurait contester le soutien impératif à la recherche médicale de pointe. On doit mettre à disposition cette médecine de qualité. Mais le besoin est là de nouer un dialogue pleinement humain, à toutes les étapes du parcours médical. En fait tout se tient. La menace financière bien réelle à laquelle nous sommes confrontés est liée aux idées sur la conception de la vie humaine. Postuler une vie meilleure pour chacun, branchée sur la solidarité entre générations, demande assurément que l’on réintroduise au cœur de la société le sentiment positif de la finitude. Il en va aussi d’une transmission de valeurs. Ce sera peut être un renouveau de notre siècle : rien de performant, de durable ne peut être accompli si tout ne se relie pas à la question du sens de la vie.